ART. 8 : L’essence, c’est ce qui donne à chaque chose son intimité et sa perfection.
Nous voudrions restituer au mot essence son sens philosophique le plus profond et qui est en même temps, si l’on peut dire, son sens populaire. L’existence ne nous est donnée que pour la conquête même de l’essence. L’essence des choses et l’essence de nous-même nous sont cachées, mais pour que précisément nous puissions les découvrir. Nul n’emploie le mot essence autrement que pour désigner l’élément le plus profond et le plus précieux de la réalité, qui se dissimule derrière les apparences, mais que les apparences permettent aussi de découvrir à un œil assez pénétrant. C’est, si l’on peut employer cette expression dont nous avons montré pourtant le caractère contradictoire, « l’absolu de la chose », cet absolu qui fait précisément qu’elle cesse d’être une chose pour devenir un être intérieur à lui-même qui produit sa propre apparence, au lieu de s’y réduire. Nous cherchons donc toujours l’essence des choses, et quand elle se découvre à nous elle est si simple que nous nous étonnons de sa fécondité ; elle donne à l’apparence tant de relief que nous nous étonnons d’avoir mis tant de temps à découvrir ce que nous avions pourtant sous les yeux ; elle présente avec notre propre essence une affinité si profonde qu’au moment où nous la saisissons, nous reproduisons pour ainsi dire en nous le mouvement par lequel elle se produit elle-même. Ainsi l’essence d’une chose, c’est la pureté même de cette chose dépouillée de tous les éléments qui l’altèrent et la corrompent. C’est aussi son principe générateur. Ainsi, il est curieux d’observer que l’essence soit toujours obtenue par une opération de dépouillement, qui, la séparant à la fois de ce qui lui est étranger et de ce qui la manifeste (mais comment se manifesterait-elle autrement qu’en pénétrant dans un monde qui lui est étranger ?), l’oblige à se confondre avec le mouvement même par lequel toutes ses propriétés viennent à éclosion.
La vie spirituelle, c’est mon essence retrouvée, c’est l’ensemble des démarches par lesquelles je m’arrache à l’existence et je découvre avec mon intimité véritable l’intimité de ce qui est. Non point que le monde des objets se trouve alors aboli, non point que je pénètre dans un monde d’objets nouveaux qui le doublerait inutilement, mais ce que j’atteins, ce sont en effet des actes qui se réalisent et dont précisément les objets sont les apparences ; celles-ci changent de signification dès que l’acte cesse d’être le même. Ce qui prouve le mieux l’identité fondamentale de l’être et de l’acte, c’est que cette essence qui est le fond même de notre être et qui semble toujours retrouvée par nous, ne fait qu’un pourtant, à ce moment-là, avec l’acte par lequel nous la créons. Il semble qu’elle précède comme son objet idéal l’acte qui la cherche, mais aussi qu’elle le suit, puisqu’elle est pour ainsi dire la plénitude et la perfection de cet acte même. C’est cette nécessité pour nous de la considérer comme antérieure et postérieure à notre opération et d’identifier en elle l’objet et la fin et, pour ainsi dire, la racine et le fruit, qui s’exprime en disant qu’elle est éternelle. Ainsi se justifie notre séjour sur la terre, qui n’est rien de plus elle-même que le lieu où chaque être acquiert son essence, c’est-à-dire la choisit et se l’approprie.
En relevant la dignité de l’essence comme nous le faisons, nous nous accordons d’abord avec la signification habituelle et presque banale de ce mot. Nous pouvons dire que l’essence n’est pas seulement la possibilité de l’existence ou son contenu, mais que c’est elle qui la valorise. Le propre de la valeur, c’est de marquer tous les degrés qui, en partant des phénomènes extérieurs, me permettent de m’intimiser et de me rapprocher par degrés de ma propre essence, qui, au lieu de me séparer du reste du monde, me met en rapport avec l’intimité même de tous les êtres : démarche qui me sépare en apparence des objets ou des phénomènes, mais qui en réalité leur donne leur relief et leur signification véritable. Le but de la vie intérieure, c’est de me découvrir l’essence et de me faire pénétrer jusqu’à elle ; et l’on n’y parvient qu’après avoir traversé le monde de l’existence ; il en est le chemin, l’instrument et l’épreuve. Tous ceux qui font l’apprentissage de la vie intérieure disent bien que dans ce monde on ne trouve point des objets mystérieux qui seraient plus transparents et plus subtils que les objets du monde visible ; tout objet s’évanouit et la véritable réalité vient se confondre avec la pureté même de certains actes qui portent en eux-mêmes leur parfaite suffisance et dans lesquels s’exercent à la fois un jugement droit, une volonté ferme, et un amour désintéressé. La conscience qui est nous-même et qui ne cesse de reconnaître tout ce qui lui manque cherche sans cesse quelque objet, mais cet objet ne peut être possédé que par un acte qu’elle doit accomplir. Dans la présence de l’objet, c’est cet acte même qu’elle cherche, et non point le contraire, comme on le croit toujours ; l’objet ne présente par lui-même aucune stabilité, aucune constance ; il est toujours appelé à disparaître ; à travers lui et par lui ce que cherche la conscience, c’est l’acte souverainement parfait dont elle dépend et avec lequel, au delà de l’objet, et par son moyen, elle obtient toujours une participation tout à la fois plus pleine et plus dépouillée.
ART. 9 : Notre essence est la meilleure partie de nous-même : elle est toujours inséparable de l’acte par lequel nous cherchons à coïncider avec elle.
On hésite toujours quand on veut définir l’essence. Car nous savons bien que l’essence ne peut résider que dans l’acte par lequel je me fais moi-même ce que je suis ; c’est là le cœur même de mon être. Et nous n’éprouverions pas de difficulté à le reconnaître, si cet acte par ailleurs ne nous paraissait pas supérieur à l’essence, et générateur de toutes les essences puisque, considéré dans sa nature propre, il est acte pur et non point acte participé. C’est cette considération qui va nous conduire tout à l’heure à regarder Dieu comme étant l’essence véritable de tous les êtres et, comme on le dit souvent, plus intérieur à moi que moi-même. Par ailleurs, quand nous parlons de la pluralité des essences, il faut attribuer à chacune d’elles quelque détermination ; par là l’essence se distingue naturellement de l’acte qui la pense, de telle sorte qu’elle devient soit un objet pour une intelligence, soit un idéal pour la volonté.
D’autre part, nous savons bien que nous ne pouvons nous contenter de réduire ce que nous sommes à ce que nous voulons. Car, bien qu’il soit vrai que le moi réside exclusivement au point où notre volonté s’engage par une démarche qui lui est propre, nous avons le sentiment que nous sommes capable de vouloir contre nous-même. Et il faut que d’une part cette volonté divisée, artificielle et perverse soit possible pour que nous soyons libre, et d’autre part qu’il y ait un nous-même qui soit distinct de notre volonté pour que celle-ci ne soit pas entièrement indéterminée et pour que ce nous-même soit à la fois notre essence éternelle et le produit retrouvé de notre volonté. Mais nous avons le sentiment que notre volonté ne veut rien de sérieux et de profond, qu’elle ne connaît que la misère et l’échec si elle n’est point accordée avec ce que nous pouvons appeler, selon que nous avons le regard fixé sur ce que nous sommes ou sur ce que nous devons être, une exigence de notre nature ou le sentiment de notre vocation.
La difficulté est de savoir comment nous pouvons reconnaître notre essence, et comment il est possible que nous la manquions. Car si elle est choisie par nous, il n’est plus vrai de dire qu’elle puisse être reconnue. Et si elle est l’effet de notre choix, c’est-à-dire si elle ne préexiste dans l’être pur que comme une disponibilité infinie, mais qu’il s’agit pour nous de déterminer pour nous l’approprier, comment peut-elle être manquée ?
Il y a, semble-t-il, un abus dans l’insistance avec laquelle on prétend que la caractéristique véritable de l’être, c’est de se dépasser sans cesse afin de s’engager dans un mouvement qui va lui-même à l’infini. Il faut craindre qu’il y ait là, avec beaucoup d’ambition, la tentation aussi de se quitter soi-même et de se perdre dans l’indétermination. Car on ne manque pas alors de reconnaître que c’est le mouvement seul qui compte, que les déterminations particulières doivent être méprisées et qu’en se multipliant, elles nous laissent toujours également misérables. C’est que sans doute l’objet de la vie n’est pas cette perpétuelle évasion de soi dans une course éperdue et sans but ; c’est la découverte au contraire, par un approfondissement de soi, de ce centre de soi qui constitue notre essence unique et personnelle, et que nous risquons toujours de manquer aussi longtemps que nous nous répandons à la surface de l’être en pensant seulement à nous agrandir. Il n’y a point d’essence qui n’enveloppe dans une perspective privilégiée la totalité du réel : mais si chaque être réside dans ce qu’il a de plus intime, sa véritable grandeur consiste à savoir trouver son essence, et sa véritable force à n’en jamais sortir. Nous découvrons notre essence en même temps que notre moi véritable. L’essence se confond alors avec la meilleure partie de nous-même, que nous ne pouvons atteindre que par une démarche de purification.
Dans cette réhabilitation de l’essence que nous tentons, nous pouvons dire que l’essence n’est ni donnée ni créée, mais qu’elle est l’un et l’autre à la fois. Elle n’est point donnée avant que notre acte ait commencé à s’exercer ; mais elle n’est pas créée non plus en ce sens qu’elle dépendrait seulement de notre arbitraire. Chacune de ces affirmations nous rejette vers l’autre sans que nous puissions choisir entre elles. Est-il possible de les concilier ? Oui sans doute, si nous admettons que l’essence ne fait qu’un tout d’abord avec les puissances qui sont en nous, qui sont toujours en rapport avec l’ordre de l’univers, (c’est-à-dire avec les conditions de la participation), et qu’il dépend de nous d’actualiser. Alors on peut dire à la fois qu’il faut se connaître pour se faire, et aussi se faire pour se connaître. L’essence, ce sont nos puissances reconnues, mises en œuvre et spiritualisées. Mais cette essence, il faut d’abord la trouver et, puisqu’elle ne se réalise que par la découverte et par l’exercice de ces puissances, on comprend qu’il soit si facile aussi de la manquer.
On ne nous reprochera pas de la considérer comme un pur objet de contemplation. Ici comme partout, la contemplation n’est qu’un effet de l’action. Nul ne contemple vraiment que ce qu’il a produit : et l’objet même n’est que le tracé, embrassé par le regard, de tous les mouvements que nous avons faits ou que nous devrions faire pour le saisir. On ne contemple donc que l’essence, c’est-à-dire l’acte même dans son accomplissement éternel.
ART. 10 : Dieu n’est qu’essence : il est, si l’on veut, l’existence même de l’essence.
Au premier sens que nous avons donné à ce mot, l’Acte pur n’a pas d’existence, car il n’a point d’extériorité par rapport à lui-même ni par rapport à rien. Il est ; il est même l’être de toutes choses. En ce sens nous pouvons dire, bien que cela scandalise parce que nous sommes habitués à considérer l’existence comme plus que l’essence, qu’il est l’essence pure, et que, si rien n’est que par rapport à lui, c’est ce rapport qui constitue aussi ce qu’il y a de propre à chaque chose, c’est lui aussi qui donne à chaque chose son essence. Qui se tourne vers l’existence se tourne vers la manifestation, mais qui se tourne vers l’acte se tourne vers l’essence, c’est-à-dire vers le principe intérieur de tout ce qui est. Et même on peut dire que c’est pour celui-là seul qui regarde vers Dieu que le réel a une essence. Pour tous les autres hommes, il n’est composé que de phénomènes. Or, si tous les phénomènes sont engagés dans le temps et par conséquent changeants et évanouissants, l’essence n’est pas seulement l’intériorité, elle est aussi la permanence ; elle est non pas un objet mystérieux et immobile que l’on pourrait atteindre au delà du monde dans lequel nous vivons par une opération de l’intelligence ou de l’imagination, mais elle est ce qui n’est jamais objet, c’est-à-dire l’acte toujours possible, bien que nous ne l’accomplissions pas toujours, par lequel nous retrouvons dans chaque chose la raison invisible qui nous permet de la comprendre, de la vouloir et de l’aimer.
En maintenant au mot d’existence le sens que nous voulions lui donner ici, en montrant comment il y a toujours en elle une extériorité, une sortie et pour ainsi dire un surgissement hors de l’Être pur, il n’y aurait plus de difficulté à dire que Dieu n’est qu’essence et que l’existence n’appartient qu’au monde.
Cependant si l’essence n’est obtenue elle-même que par une analyse de l’Être, on pourrait dire aussi que l’Être pur n’a pas d’essence (c’est-à-dire d’essence particulière distincte de toute autre) ou encore qu’il contient indivisiblement toutes les essences dans l’unité même de son existence, ou encore que son essence ne fait qu’un avec son existence même, ce qui explique assez bien pourquoi c’est Dieu qui fait l’existence de toutes choses, pourquoi l’essence paraît toujours une possibilité et pourquoi c’est Dieu qui l’actualise.
Il deviendrait alors également légitime de dire que Dieu n’est qu’existence et qu’il n’est qu’essence : il n’est qu’existence puisque tout en lui est actuel et qu’il actualise tout ce qui est, et il n’est qu’essence parce qu’il n’y a rien d’extérieur à lui-même et qu’il donne à tout ce qui est son intériorité.
Dans l’acte pur les deux notions ne sont plus distinctes, de telle sorte que l’on pourrait dire également qu’il n’est pas une existence, si l’existence est toujours extérieure à celui même qui l’appréhende, et qu’il n’est pas non plus une essence, si l’essence est toujours particulière et si elle est l’effet même de la participation. L’acte pur soutient, mais surmonte la distinction de l’essence et de l’existence, de telle sorte que nous pouvons le considérer tour à tour comme le pur principe de l’existence, puisque c’est de lui que les êtres tiennent leur actualité, et comme le lieu des essences, puisque c’est en participant à son efficacité que chaque être détermine et acquiert en lui l’essence même qui lui est propre. Dans la volonté il y a toujours une action manifestée qui nous fait penser que c’est l’essence qui se change en existence. Mais en réalité cette manifestation n’est qu’un moyen par lequel notre liberté, qui pose la possibilité de notre existence indépendante, choisit elle-même notre essence éternelle.