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ART. 5 : L’existence, c’est l’être manifesté.

L’indivisibilité de l’essence et de l’existence devrait nous conduire à penser que l’existence, c’est l’être considéré dans son extériorité, tandis que l’essence, c’est l’être considéré dans son intériorité. Et il y a entre eux une solidarité si étroite que l’être ne se distingue pas du néant tant qu’il n’est pas manifesté, de telle sorte que c’est là où il l’est que sa présence peut être affirmée ; là où il ne l’est pas, nous demandons qu’il le soit, sans quoi nous doutons qu’il possède la moindre réalité, même comme puissance pure. C’est donc qu’il est là seulement où il s’exprime.

Nous considérons en général l’existence comme impliquant la position d’un objet, et même l’objet posé plutôt encore que l’acte qui le pose. L’existence, c’est le caractère de ce qui est toujours hors de nous et qui ne peut par conséquent être posé que par rapport à nous (c’est-à-dire la phénoménalité). En un sens il est plus juste de parler de l’existence d’un autre que de l’existence de soi, et quand nous parlons de cette existence même, nous tendons toujours à faire de nous-même un objet ou un phénomène.

Je me pose toujours jusqu’à un certain point comme indépendant de l’acte par lequel je me pose, car, en me posant comme existant, je prends place dans un monde manifesté, je me montre à autrui, je deviens pour ainsi dire l’être même de mon acte.

Ainsi Lachelier distingue admirablement dans une de ses Lettres l’existence de l’être même ; l’existence n’est rien de plus, dit-il, que le vide du temps et de l’espace, par opposition à l’être plein qui n’est ni spatial ni temporel ; c’est une sorte de page blanche offerte à la participation. Il n’est donc pas étonnant qu’elle paraisse à la fois une forme creuse, puisqu’elle n’aura de sens que par ce qu’elle sera capable de contenir et d’intégrer, une matière indéterminée se prêtant à l’action par laquelle le sujet se constitue en constituant le monde, et la condition externe sans laquelle cette action ne pourrait point s’exercer, c’est-à-dire se manifester. L’existence, c’est alors ce qui est extérieur à nous, ce qui a de l’étendue et de la durée, ce qui tend à prendre forme et à se montrer, et même seulement ce qui revêt une surface, la surface étant la limite même de la chose derrière laquelle elle cache ce qui lui appartient en propre, et qui lui permet encore d’avoir des rapports avec nous et de devenir pour nous une apparence pure.

ART. 6 : L’existence, c’est encore, plutôt que l’acte de se poser, le fait même d’être posé, soit par moi-même, soit par autrui, soit par le tout de l’être dans la mesure où il accepte de me recevoir.

J’ai besoin, pour pouvoir dire que je possède l’existence, non seulement de l’intuition indubitable de mon acte, mais encore d’une réflexion qui le redouble et le prend lui-même comme objet ; j’ai besoin du témoignage de tous les autres êtres manifestant non pas seulement qu’ils voient cette apparence qui est mon corps, mais qu’ils me reconnaissent une volonté dont ils doivent pouvoir observer et ressentir les effets.

L’univers tout entier est nécessaire pour que je puisse m’assujettir dans l’existence. Qu’il cesse un seul moment d’en être garant, que les autres êtres passent à côté de moi sans remarquer mon existence, que l’univers ne porte point les traces de mon action susceptibles d’être saisies par moi et par d’autres, mon existence redevient un rêve pur et le doute sur moi-même recommence à m’envahir.

On peut dire que je sens toujours la nécessité d’être confirmé et soutenu dans l’existence par le jugement d’autrui, et je sombre toujours dans le désespoir ou dans la folie quand je cesse d’y avoir recours. L’existence de mon corps est garantie par l’affirmation d’autrui qui le perçoit et montre par sa conduite qu’il a égard à lui. Je cherche naturellement l’estime par laquelle ma place originale dans l’être qui est inséparable de ma valeur est reconnue par tous ceux que je trouve devant moi. Mépriser, ignorer quelqu’un, c’est vouloir le rejeter au néant. Cependant il n’y a que l’amour dont je suis l’objet qui puisse atteindre en moi non seulement ce que je montre ou ce que je fais, mais ce que je suis, mon intimité pure et mon essence éternelle, et même dans cet amour je puis distinguer trois degrés : l’amour d’un indifférent, c’est-à-dire d’un être dont je n’ai point posé l’existence et qui m’irrite quand il prétend poser la mienne, l’amour d’un être qui me rend l’amour même que je lui porte dans une sorte d’émulation où je pense toujours être indigne du don même que je reçois, et l’amour de Dieu pour moi qui est le seul qui me donne l’être, le seul dont l’objet est exclusivement spirituel, qui est la fin suprême de tout amour puisqu’il en est la source et auquel je rapporte sans cesse dans un élan de gratitude l’amour même qu’il m’a donné pour lui.

Quelle que soit la confiance que je puisse m’accorder à moi-même, l’existence garde toujours pour moi une valeur originale : je ne puis y prétendre que dans la mesure même où quelqu’un tient compte de moi ; et il est admirable que la foi que j’ai dans l’existence des autres êtres soit la condition de ce témoignage qu’ils m’apportent, témoignage dont j’ai besoin et sans lequel mon existence semble toujours incapable de dépasser la subjectivité, la possibilité ou l’illusion.

Franchissons un degré de plus. Le moi individuel qui participe à l’être total, mais ne peut s’identifier à lui, ne peut exister que par cette totalité de l’être, dont il ne se sépare jamais que relativement. Il reste dans l’être au moment où il se sépare, bien que l’infinité de l’être l’environne et le dépasse. Dès lors, il ne suffit pas de dire que c’est cet environnement infini qui le limite, mais qui le supporte ; il faut dire encore qu’en lui-même, considéré dans cette pure intériorité qui précède et fonde sa manifestation, il n’est qu’une puissance ou une virtualité qui pour s’actualiser a besoin d’une réponse que les choses lui font, de telle sorte qu’au moment où cette réponse nous est donnée, nous ne savons pas si nous devons dire que nous nous donnons l’existence ou que nous la recevons.

Mon être me vient de moi-même et de mon rapport à l’acte pur. Mais je n’existe ou je ne fais partie du monde qu’en devenant un objet pour autrui, en étant perçu par lui comme corps, en devenant le terme même de son amour ou de sa haine qui font que je compte pour lui, alors que son ignorance ou son indifférence à mon égard me laissent seul juge de ce que je suis. Dire d’un homme qu’il n’existe pas, c’est bien dire sans doute qu’il n’a point d’initiative personnelle, mais c’est dire surtout que cette initiative ne parvient pas à s’exprimer, que le monde n’en porte pas la trace et qu’elle est pour nous comme si elle n’était pas.

Quand je dis : « cela existe », je veux dire que cela existe non pas seulement pour moi, mais pour tous, que cela mérite mon attention, a pris pied dans le monde et dépassé le domaine de la pure possibilité. Chose curieuse : dire qu’un être existe, c’est bien lui attribuer une initiative qui le rend capable de prendre une décision intérieure, mais c’est savoir aussi que la prendre, pour lui, c’est la manifester.

On peut s’étonner que mon existence ait besoin d’être posée par autrui et d’être affirmée par autrui et que ce soit là le complément nécessaire de cette affirmation de moi par moi qui fonde ma propre intériorité à l’être. Et même il semble qu’il soit impossible à un autre être d’affirmer mon existence propre autrement que comme phénomène.

Mais il ne faut pas oublier qu’il y a en moi de la passivité, ce qui exige qu’il y ait une certaine alliance entre l’existence de moi affirmée par moi et l’existence de moi affirmée par autrui. Bien plus, il y a entre ces deux formes de l’affirmation une corrélation profonde, car l’intimité de mon être propre peut être aussi affirmée par autrui, au delà du phénomène de mon existence, grâce à un acte de foi accompli à mon égard qui vise l’acte par lequel je me pose moi-même comme une liberté, et qui peut en un sens le dépasser, puisqu’il atteint l’usage même de ma liberté qui ne m’inspire pas toujours autant de confiance qu’à un autre et qui me laisse souvent beaucoup de doute. De telle sorte que je serai soutenu par autrui dans l’affirmation non pas seulement de ce que je suis (à la fois comme être manifesté et comme être libre) mais encore de ce que je puis et de ce que je dois. J’ai besoin de toute l’humanité pour m’encourager à devenir moi-même. La jalousie en un sens ne cesse d’élever des obstacles sur mon chemin. Mais elle est moins à craindre que l’indifférence par l’intérêt qu’elle me montre, c’est-à-dire déjà par la valeur même qu’elle m’accorde.

ART. 7 : L’existence, au sens le plus fort, c’est l’acte même par lequel je me détache de l’être pur afin de trouver en lui mon essence.

Il n’y a d’existence manifestée que grâce à l’acte par lequel je me détache de l’être pur, auquel j’emprunte pourtant la puissance que je mets en œuvre, afin de devenir en quelque sorte l’origine de moi-même. Aussi longtemps que je ne l’exerce pas, je reste dans le monde comme pure puissance (avant la naissance, dans le sommeil ou la paresse), je reste dans le sein de Dieu, à proprement parler je n’existe pas. Mais alors exister, c’est se détacher de l’être total pour prétendre à l’indépendance (et par suite à la liberté). En ce sens le mot existence ne convient point à la manifestation, mais au principe qui la produit. Cependant ces deux sens qui paraissent se contredire sont pourtant inséparables : car notre fixation dans l’être ne peut se réaliser que grâce à l’expression phénoménale de notre liberté.

C’est le même acte qui fait de notre vie une vie visible et manifestée et qui nous établit dans l’intimité de l’être ; de telle sorte qu’on pourrait lui appliquer à la fois le mot existere qui indique l’action de sortir et le mot d’insistere qui n’a pas gardé en français son sens ancien, mais qui désigne, par opposition à l’action de sortir, l’action de se tenir sur ou dans la chose même dont on tient l’être et dont on ne se détache plus. Ainsi l’existence s’applique à l’action de naître, mais l’existence n’est rien si elle me laisse séparé ou isolé, au lieu de me permettre de retrouver toujours par un acte propre l’être même qu’elle ne peut posséder que par un retour qui fonde en lui ma vie intérieure et participée. C’est dans l’espace et dans le temps que l’activité divine « s’amortit », se sacrifie, afin de nous rendre capable de cette participation par laquelle, en nous demandant de traverser le monde matériel, elle peut réaliser en chacun de nous le miracle continu de la résurrection spirituelle.

Au sens le plus fort du mot, exister veut dire accomplir un acte libre et pur qui nous engage d’une manière absolue. Être libre, c’est se détacher de l’Être, mais pour s’obliger à y participer, c’est-à-dire, en se manifestant, à conquérir une essence. Ainsi l’acte, qui est le principe de toute attribution, ne peut jamais devenir un attribut. Et l’on voit combien il est fâcheux de lui donner une valeur adjective, comme on le voit dans le mot « existentiel » que la philosophie allemande tend à nous imposer, mais que notre langue repousse.

L’impossibilité d’isoler l’existence, qui est toujours indiscernable de la chose même qui existe, est singulièrement instructive ; elle a pu, étant invisible et confondue avec la chose même, être niée, ou être considérée comme abstraite dès qu’on a voulu la nommer à part. Mais en réalité elle témoigne par là qu’elle est la participation réalisée, qui ne fait qu’un avec l’absolu dont elle participe, et qui est rigoureusement la même dans les termes les plus différents, qui ne diffèrent que par ce qui leur manque, mais qui n’entrent dans l’être que par elle.

Nous voyons donc clairement que le mot existence est susceptible de trois sens différents : il veut dire d’abord être posé comme phénomène, à savoir dans l’espace et dans le temps ; il veut dire ensuite être posé comme un être par un autre être dont l’activité affecte la mienne et est affectée par elle, la soutient et est soutenue par elle ; il veut dire enfin se poser soi-même, ou du moins avoir la possibilité de se poser, c’est-à-dire être capable d’acquérir une essence. On voit sans peine qu’il y a entre ces trois sens le rapport le plus étroit, puisque c’est parce que je me pose moi-même par un acte de liberté, que je puis être posé par un autre comme phénomène (dans la mesure où ma liberté se manifeste) et comme être indépendant (dans la mesure où il reconnaît, derrière la manifestation, la présence de la liberté qui la produit).

Mais en réalité l’existence ne pouvait nous donner une extériorité à nous-même que pour nous introduire dans l’intériorité même de l’être. Et sans doute le monde peut paraître à un regard superficiel constitué seulement par des objets, mais ce sont des objets par lesquels les êtres manifestent leur présence les uns aux autres dans une réciprocité de relations qui les oblige à se confirmer mutuellement dans l’existence ; tous ces objets médiatisent des rapports spirituels plus subtils. Ce sont les instruments qui permettent à chaque conscience de se réaliser et aux différentes consciences de communiquer.

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