ART. 1 : L’être est l’unité de l’essence et de l’existence.
Quand nous employons le mot être, c’est pour désigner un terme qui est antérieur à la distinction de l’essence et de l’existence et qui les comprend en lui l’une et l’autre. C’est lui qui constitue leur unité, non point leur synthèse comme si elles pouvaient de quelque manière le précéder, mais plutôt le principe dans lequel elles apparaissent en s’opposant l’une à l’autre dès que l’analyse ou la participation a commencé. Personne ne songerait à exclure de l’être l’existence, puisque ces deux mots sont souvent confondus l’un avec l’autre : mais cela ne doit pas justifier les reproches que l’on fait souvent à l’Être, d’être un concept vide et abstrait sous prétexte qu’il pose l’existence, mais non point la nature de l’objet existant. Car le mot même d’existence désigne précisément ce qui ne peut jamais rester à l’état de simple concept, c’est-à-dire de possibilité, et qui se réduit à l’actualité même de ce qui est. L’être, c’est donc l’indivisibilité de l’essence et de l’existence, c’est-à-dire l’existence de l’essence, ou l’essence prise dans son actualité et non plus dans sa possibilité.
Mais, dira-t-on, en admettant que l’existence restât contradictoirement à l’état de possibilité si l’essence ne s’y trouvait pas jointe, du moins n’est-il pas contradictoire de dissocier l’existence de l’essence, qui alors n’est rien de plus que la possibilité elle-même. Cependant l’univocité de l’être nous a rendu le service de nous obliger à surmonter l’opposition de la possibilité et de l’existence, puisqu’on ne saurait où mettre l’essence si on ne la mettait elle-même dans l’être, de telle sorte qu’à regarder l’existence comme étant seulement le caractère des choses qui sont, il faut dire déjà qu’il y a toujours une existence de la possibilité, c’est-à-dire de l’essence. Il y a donc entre les deux termes une sorte de réciprocité, puisque toute existence est l’existence d’une essence, et que l’on ne peut pas poser une essence, sans poser en même temps son existence, au moins comme essence. Mais si l’être n’est rien de plus que la totalité indivisée des possibles, l’essence en est en quelque sorte une partie, loin que l’on puisse faire de l’être un résultat, un effet de la composition d’une essence et d’une existence posées d’abord comme indépendantes l’une à l’égard de l’autre. Tous les possibles ont une existence globale actuelle et éminente à l’intérieur de l’être pur, bien qu’ils ne deviennent des possibles formels et séparés que lorsqu’ils commencent à s’en détacher pour s’offrir en quelque sorte à la participation. En ce sens nous pouvons dire que, dans l’absolu, contrairement à ce que l’on pense en général, c’est l’Être qui précède et qui fonde la possibilité et que c’est nous qui isolons cette possibilité pour la rendre nôtre et pour la transformer en actualité par rapport à nous. De telle manière que, en Dieu et en nous, le rapport de la possibilité et de l’existence est en quelque sorte inverse, puisque l’actualité en Dieu ne devient une possibilité qu’à l’égard de notre participation éventuelle, alors que ce qui fait notre actualité est précisément l’acte par lequel nous rendons nôtre cette possibilité.
ART. 2 : Le propre de l’acte, c’est de dissocier l’essence de l’existence afin de les unir.
Nous sommes habitués à considérer l’essence comme une possibilité pure, une abstraction à laquelle il s’agirait de donner l’existence, c’est-à-dire une dignité actuelle et concrète qui jusque-là lui manquait. L’essence nous paraît donc antérieure à l’existence, qui la réalise.
Cependant, en quoi pourrait consister cette essence qui subsisterait en dehors de l’existence et qui se réaliserait seulement en elle ? Où sont ces limbes de la possibilité ? Si l’être est univoque, il m’oblige du moins à considérer le possible comme un de ses modes, au lieu de le considérer contradictoirement comme hors de lui et antérieur à lui. De plus, nous savons bien que, quand nous voulons réaliser le passage de l’essence à l’existence, nous introduisons toujours un troisième terme sans lequel il ne se produirait jamais, qui est l’acte avec lequel nous identifions l’être lui-même. C’est donc de l’acte qu’il faut partir et l’opposition entre l’essence et l’existence n’exprime rien de plus qu’une analyse de l’acte : elle est l’effet de la réflexion.
Dès lors, faut-il accepter de considérer l’acte comme la réalisation de l’essence ? Oui sans doute. Mais non point en ce sens que l’essence serait donnée d’abord, en tant qu’essence pure, dans un monde mystérieux et qui serait seulement un monde pensé, un monde de raison, qu’il s’agirait pour nous de transformer en un monde existant, c’est-à-dire de convertir en une expérience, mais en cet autre sens beaucoup plus profond, c’est que l’acte est une démarche qui nous permet précisément de faire la découverte de l’essence, et jusqu’à un certain point de la constituer.
C’est la distinction de l’acte par lequel je me pose moi-même dans l’être et de cet être dont je fais un objet idéal que je cherche à rejoindre, à posséder, qui introduit dans le monde la distinction entre l’essence et l’existence. Mais l’être contient à la fois cet acte et son objet, la réalité que je suis et l’idéal vers lequel j’aspire. Il est l’unité du pensant et du pensé, du voulant et du voulu, de l’aimant et de l’aimé, et chacun se constitue lui-même en les dissociant pour les rejoindre ensuite dans une synthèse qui lui est propre.
L’unité de l’essence et de l’existence dans l’Être prend donc un caractère d’évidence dès qu’on a vu l’identité de l’Être et de l’Acte. Car le propre de l’Acte, c’est, si l’on peut dire, de les dissocier pour les unir. Il crée entre l’essence et l’existence un rapport de réciprocité et, si l’on veut, un circuit ininterrompu, puisque Dieu n’est qu’essence et que c’est son essence qui se change sans cesse en existence dans la participation, tandis qu’en nous le propre même de la participation, c’est de transformer sans cesse notre existence en essence. Aussi peut-on dire qu’il n’y a d’existence que de l’être individuel, mais que le propre de cette existence, c’est qu’elle doit être incessamment sacrifiée afin précisément d’acquérir une essence. C’est en assumant son essence que le moi assume selon ses forces sa responsabilité à l’égard non pas seulement de lui-même, mais de l’être universel.
ART. 3 : Il faut renverser le rapport classique de l’essence et de l’existence et considérer l’existence comme le moyen de conquérir mon essence.
Il ne faut pas craindre de renverser ici le rapport classique que la spéculation a toujours établi entre les notions d’essence et d’existence. Si je demande qui je suis avant de demander si je suis, je reconnais la primauté de l’essence par rapport à l’existence. Mais je n’ai pu penser ce que je suis que dans l’expérience qui me révèle d’abord que je suis. Et sans doute on allèguera que ma pensée dépasse toujours mon existence individuelle, de telle sorte que, pouvant penser ce que je ne suis pas, je puis faire aussi de ce que je suis une pure pensée que je détache de mon existence pour l’y ajouter ensuite. Mais je suis tellement assujetti dans l’être que je sais que je suis avant de savoir ce que je suis. Mon essence, j’aurai à la trouver et à la réaliser.
L’existence est, si l’on veut, cette aptitude réelle et même actuelle que je possède de me donner à moi-même mon essence par un acte qu’il dépend de moi d’accomplir. Tel est le seul moyen que j’ai de concevoir l’insertion de mon être particulier dans l’être total : cette insertion est mon œuvre qui m’oblige, au lieu de considérer mon essence comme une réalité déjà formée, qu’il faudrait ensuite on ne sait pourquoi faire descendre dans l’existence, à la considérer au contraire comme la fin que je dois produire et pour laquelle l’existence m’est donnée.
L’existence n’a de sens en nous que pour nous permettre non pas de réaliser une essence posée d’abord, mais de la déterminer par notre choix et de coïncider avec elle. Au lieu de dire de l’essence qu’elle est la possibilité de l’existence, nous dirons plutôt de l’existence qu’elle est la possibilité de l’essence. C’est par le choix de notre essence que nous fixons dans l’être notre place éternelle. Ce qui confirme notre théorie de la réflexion.
C’est donc méconnaître le véritable rapport entre les notions que de vouloir dériver l’existence d’une essence d’abord donnée, alors que l’existence n’est là que pour me permettre de conquérir mon essence. Seulement je ne puis la conquérir que par un acte de liberté ; et c’est cet acte de liberté que l’on veut toujours exprimer en parlant du passage de l’essence à l’existence, et qui s’exprimerait mieux par un passage de sens inverse qui me conduirait de l’existence à l’essence.
ART. 4 : Il y a inversion des rapports entre l’existence et l’essence selon qu’il s’agit des choses ou des êtres libres.
La confusion des rapports qui règnent entre l’essence et l’existence vient de ce que ces rapports ne sont pas les mêmes quand il s’agit des choses ou quand il s’agit des êtres libres. Quand il s’agit des choses en effet, leur existence se présente à nous comme donnée dans le phénomène. En tant qu’on les considère comme de purs phénomènes, on peut dire qu’elles n’ont pas d’essence. Mais nous entendons pourtant par leur essence les caractères que nous leur attribuons et qui nous permettent de les penser par un acte de notre esprit : alors l’essence qui est la pensée de la chose devient pour nous aussi la possibilité de la chose. Mais l’essence que l’on atteint ainsi est notre propre essence, ou du moins l’essence de l’esprit, en tant qu’il prend conscience de son propre pouvoir par une réflexion qu’il exerce sur la chose. Ce qui suffit à montrer qu’il n’y a d’essence que de l’esprit.
Mais quand il s’agit d’un être libre, ce que nous appelons son existence, ce n’est pas sa phénoménalité, c’est sa liberté. Tout à l’heure nous cherchions la possibilité de la chose et c’est cette possibilité que nous appelions son essence. Maintenant cette possibilité nous est donnée, elle est l’existence même de l’esprit. Mais il faut la mettre en œuvre. Et c’est le propre de cette mise en œuvre de lui donner en effet l’essence qui jusque-là lui manquait. Ainsi on peut dire que tout à l’heure nous cherchions l’essence pour expliquer l’existence, qui était pour ainsi dire impliquée par elle pour que l’esprit fût capable de la penser, au lieu que maintenant l’existence n’est là que pour choisir et pour engendrer son essence.
Dès lors, on voit qu’à l’égard de l’être libre c’est la possibilité de ce qu’il sera qui constitue son essence actuelle, au lieu qu’à l’égard de la chose son existence actuelle est la condition à laquelle l’esprit s’attache pour retrouver son essence, c’est-à-dire une possibilité qui ne subsiste qu’en lui et qui lui donne sur la chose une double prise à la fois intellectuelle et matérielle.
Nous ne pouvons jamais faire autrement que de faire coïncider l’essence des choses avec l’acte spirituel par lequel elles sont ce qu’elles sont. Seulement, c’est ici que commence l’ambiguïté, car ou bien j’ai affaire à l’acte même par lequel je pense une chose que je me représente et dont j’engendre la représentation par concept, ou bien je pense à l’acte par lequel elle s’engendre elle-même du dedans en faisant d’elle-même un être subjectif ou un moi, comme je le fais moi-même quand je dis « cogito ». La conception de l’essence me fait toujours hésiter entre ces deux conceptions opposées. Mais il est facile de voir pourtant que l’acte par lequel je crée la représentation d’une chose est destiné à me mettre sur la voie de l’acte intérieur par lequel, en se créant elle-même, elle produit aussi sa propre manifestation. Ce sont là deux chemins opposés, mais qui convergent vers le même point, le premier où je cherche à reconstituer du dehors l’objectivité de la chose, sans pouvoir coïncider avec l’acte qui la fait être, le second où j’accomplis réellement cet acte même, de telle sorte que je suis ma propre essence, au lieu de la penser, mais sans parvenir à rencontrer jamais ma propre objectivité, ni à coïncider avec elle.