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ART. 5 : Il se produit, à l’intérieur de chaque conscience, une liaison de l’individuel et de l’universel, où l’on voit à l’œuvre l’acte même de la participation.

Le propre de la participation, c’est de me découvrir un acte qui, au moment où je l’accomplis, m’apparaît à la fois comme mien et comme non mien, comme universel et personnel tout ensemble, ainsi qu’on le voit chez le mathématicien, dans l’opération même de la démonstration, qui est un acte exécuté par lui, mais exécutable par tous. Cependant, si le mathématicien ne met pas en doute que sa démonstration ne soit valable non seulement pour lui, individu, mais pour tout être fini en général dans la mesure où il participe à la raison, c’est-à-dire s’il reconnaît qu’il y a là une puissance universelle qu’il dépend de tout être raisonnable d’exercer, on n’oubliera pas qu’elle n’est puissance pourtant qu’à l’égard de celui qui accepte ou refuse de l’actualiser ; dire qu’elle n’est que puissance, quand nous ne l’actualisons pas, mais que nous pouvons seulement l’actualiser, c’est méconnaître que nous l’actualisons par une efficacité qui est en elle, et non point en nous, mais qui s’est changée en puissance afin précisément de nous permettre de la rendre nôtre.

L’expérience de soi est donc déjà l’expérience que chacun a de sa liaison avec un universel à la fois présent en lui et actualisé par lui à l’intérieur de certaines limites qu’il s’oblige à reconnaître comme ses limites et à dépasser sans cesse. Cette opposition et cette solidarité de l’individuel et de l’universel en lui est reconnue par tout homme qui réfléchit sur la nature de la raison et qui s’aperçoit que ce mot même de raison ne peut rien exprimer qu’une législation à laquelle il n’est jamais tout à fait soumis, mais dont la valeur est affirmée immédiatement pour lui-même et pour tous. Or faire appel en soi à la raison, c’est reconnaître que l’on n’est pas tout raison, bien que la raison elle-même soit indivisible. On peut bien sans doute admettre qu’il y a autant de raisons que d’hommes et que cette raison se répète identique à elle-même dans chaque conscience comme la forme ou l’idéal qui les définit toutes. Mais on expliquera toujours difficilement pourquoi, si elle est dans l’individu, elle ne porte pas les marques de sa nature individuelle. C’est dire qu’il n’y a qu’une raison dont tous les êtres reconnaissent la loi bien qu’ils ne s’y conforment pas toujours. Non point que nous voulions réaliser cette raison comme un objet, puisqu’au contraire nous ne voyons rien de plus en elle que l’expression de la participation de tous les individus à une activité qui dépasse l’initiative propre de chacun. Or, si on n’éprouve pas de difficulté insurmontable à dire que la même raison nous éclaire et nous dirige tous, bien que chaque individu s’en écarte toujours, c’est qu’il n’y a là qu’une expression abstraite de cette expérience fondamentale que nous ne cessons jamais de refaire, à savoir que le même acte pur ne cesse jamais de nous solliciter, bien que la réponse que nous lui faisons soit toujours originale et toujours imparfaite.

L’acte par lequel je pense, et qui par conséquent fonde l’unité de ma conscience, est indépendant du contenu même que je lui donne et qui fait de moi un individu particulier : il faut sans doute que ce soit moi qui l’accomplisse, mais cet accomplissement qui le fait mien ne change pas sa nature et ne l’épuise pas. Il lui laisse sa parfaite disponibilité. Je le retrouve toujours inaltérable quel que soit l’usage ou l’abus que j’en aie fait. Son universalité trouve encore une expression en moi par la possibilité où il est de revêtir un caractère abstrait et formel afin d’envelopper encore tout ce qui est. Mais ce serait une erreur grave de penser qu’il ne possède précisément l’universalité que dans cette possibilité abstraite et formelle : car cette possibilité exprime seulement qu’il demeure indivisible, même quand il est participé. Seulement la possibilité alors n’est rien de plus qu’une non-participation. Et si nous allons du possible à l’être, en ce qui concerne la formation de notre existence personnelle, il est évident que le possible même n’a de sens que par la manière dont il s’enracine dans l’être absolu, de telle sorte qu’à l’égard de l’Acte pur, c’est notre participation au contraire qui devient une pure possibilité. Le secret de la métaphysique entière se trouve précisément dans le renversement de ces rapports entre l’Être et le possible selon que l’on va de l’Être total à l’être particulier ou que l’on remonte au contraire de celui-ci vers celui-là.

Ainsi non seulement l’acte, quand je le dépouille de l’application concrète que j’en fais et que je le considère par rapport à moi comme un possible universel, enveloppe en droit tout ce qui est, mais il est indépendant de vous et de moi, fonde mon moi et le vôtre, justifie leurs rapports, bien que, dès qu’il est assumé par votre initiative et par la mienne, il produise à la fois notre autonomie propre et nos différences (qui ne résultent pas seulement de notre nature individuelle, mais encore de l’exercice même de notre liberté). Il ne paraît se répéter toujours que parce qu’il est supérieur au temps et qu’il est pourtant engagé dans le temps ; c’est qu’il l’engendre et le surpasse à la fois, tant par la renaissance continue qu’il donne à l’instant que par le lien qu’il établit entre tous les instants.

Dès que l’attention porte sur cet acte qui me fait, je découvre, avec une émotion incomparable à laquelle aucune conscience sans doute ne peut échapper, sa fécondité infinie. Une lumière l’accompagne toujours, c’est qu’il n’est participé par moi que parce qu’il est participable par tous. Alors il apparaît bien encore comme l’infini de la possibilité, mais qui cesse d’être abstraite, puisqu’il est toujours offert comme un don vivant de soi qui demande toujours à être reçu, c’est-à-dire à être actualisé.

ART. 6 : L’Acte réside dans une efficacité sans limites et, au lieu de m’enfermer dans les limites de ma conscience subjective, m’oblige toujours à les rompre.

Dire que l’acte est éternel, c’est dire qu’il est le premier commencement de nous-même et du monde, retrouvé par nous à chaque instant. Partout où j’agis, je retrouve la même initiative absolue, la même rupture avec tout le passé, avec la connaissance acquise et avec l’habitude, la même remise en question de ce que je suis et de ce qu’est le monde. Une activité sans défaillance s’offre toujours à ma participation défaillante, sans que, dans la mesure où je consens à la faire mienne, elle perde jamais rien de sa jeunesse et de sa nouveauté.

C’est donc comme s’il existait dans le monde une efficacité toujours disponible au cours du temps et à laquelle les différents êtres ne cessent d’emprunter afin de l’actualiser dans leur propre conscience. Il faut bien que ce soit à la même source qu’ils aillent puiser. On ne comprendrait autrement ni comment ils réussissent à s’accorder, ni comment ils réussissent à s’opposer : car deux forces qui se heurtent et qui cherchent à se détruire ne peuvent être que de la même nature. On ne gagnerait rien en disant que cette efficacité n’est elle-même qu’une possibilité infinie, que nous posons d’avance pour que notre propre action puisse s’exercer. Nous sommes obligés de regarder cette possibilité comme une possibilité réelle, ou, si l’on veut, comme une possibilité existante. C’est dire qu’elle est un être en soi, toujours agissant et efficace, qui ne devient un possible que par rapport à nous afin qu’en l’actualisant nous puissions le rendre nôtre selon nos forces.

L’expérience de la participation, au lieu de nous enfermer dans le domaine étroit de la conscience subjective, nous oblige au contraire à l’étendre. C’est par elle que je puis poser l’acte comme me dépassant, avec ses caractères d’unité, d’universalité, avec sa présence constamment offerte à tous les esprits, avec la possibilité qu’il me donne de penser, de vouloir et d’aimer, par une sortie de moi-même (c’est-à-dire de mon être individuel) qui ne fait qu’un avec une rentrée au cœur de moi-même (c’est-à-dire dans le principe intérieur qui fonde mon être individuel en même temps que tous les autres). C’est par lui que je sens ma propre limitation et que je ne cesse d’aller au delà. C’est par lui aussi que je fonde ma propre initiative par la reconnaissance même de ma dépendance. Cette idée est admirablement exprimée par Descartes, qui sait bien qu’en me posant comme être fini je pose l’infini que je limite, que je ne puis donc jamais l’embrasser, bien que je pénètre toujours en lui plus avant. Dans le langage de l’acte, nous disons de la même manière que tout acte participé puise la puissance même dont il dispose dans l’acte pur, bien que celui-ci demeure inaltéré. Et cet acte s’exerce en moi imparfaitement, mais sans se diviser, puisque ma passivité à l’égard du monde donné est toujours l’expression de ce qui lui répond en le surpassant. Je vois, je sais et j’éprouve, comme Descartes à l’égard de l’infini, que, dans la mesure même où mon attention devient plus pure et mon amour-propre plus silencieux, l’acte même qui me fonde, en m’obligeant à fonder moi-même ma propre réalité, fonde aussi l’univers dans lequel il me permet de m’inscrire, et qui constitue lui-même son visage variable à travers tous les jeux alternés de la participation.

ART. 7 : L’unité de l’Acte est appréhendée par nous au cœur même de la participation.

Dire que l’acte est un, c’est-à-dire non pas seulement, comme tout le monde l’accorde, qu’il unifie tout le reste, qu’il réalise à la fois la synthèse de tous les éléments de la connaissance et la transition dans le temps de tout instant à un autre, c’est dire qu’il est simple et indécomposable. Quand je comprends, quand je veux, quand j’aime, où est la diversité de l’acte lui-même ? Il est instantané et sans parties, et c’est quand je vous l’explique que je fais apparaître ces éléments et ces effets qui ne sont point en lui, mais seulement dans la figure qui le représente ou dans la trace que déjà il a laissée.

On peut dire que, dans l’unité vivante de ma conscience, je fais déjà l’expérience d’un acte qui, à travers des opérations particulières susceptibles de se répéter, de se modifier, de s’enrichir, témoigne de son identité toujours disponible et me montre qu’il est participable par moi comme il est participable par tous.

L’universalité de l’acte ne se conclut donc pas seulement de l’indétermination et de l’infinité impliquées dans son pur exercice, qui accumulent pour ainsi dire en lui la totalité des actions possibles. On la vérifie encore par l’analyse de l’acte de participation qui, dans chaque être particulier, exprime une sortie hors de ses propres limites, un dépassement à l’égard de son individualité ou de sa nature, une liaison avec le Tout, une communication éventuelle avec toutes les choses et avec tous les êtres. Il est impossible de ne pas trouver la totalité de l’Acte déjà présente dans nos démarches les plus familières. Il n’y a point d’action, si humble qu’on l’imagine, dans laquelle on ne retrouve l’écho de l’acte initial auquel l’univers entier reste suspendu et qui à chaque instant soutient encore son existence. Le moindre de nos gestes ébranle le monde : il est solidaire de tous les mouvements qui le remplissent.

Ce qui est important, c’est précisément d’acquérir cette expérience par laquelle, quelle que soit la variété des circonstances et des événements dans lesquels nous sommes engagés, et bien que notre conduite, en s’échelonnant dans le temps, se trouve toujours devant une situation nouvelle, nous reconnaissons que, lorsque notre conscience dispose de toute sa force et de toute sa lumière, c’est parce qu’elle a retrouvé la présence en elle d’un Acte toujours identique à lui-même, qui est infiniment puissant et fécond, dans lequel s’alimente toute notre vie temporelle et qui, lorsque nous nous détournons de lui, nous abandonne à notre limitation, à notre ignorance et à notre misère, et ne laisse plus devant nous qu’un ensemble de données dépourvues de toute signification et de tout lien entre elles et avec nous. Alors seulement on découvre que toutes les libertés ont une origine commune, bien que chacune d’elles s’exerce par un consentement qui dépend d’elle seule, que toutes les facultés du sujet résident dans la disposition d’une même activité, bien que chacune d’elles réalise un aspect de la participation qui ne se confond avec aucun autre, que toutes ses opérations mettent en jeu la même efficacité, bien que chacune d’elles poursuive un but qui lui est propre et qui, dans l’intention qui l’assigne, est lui-même unique et irremplaçable.

Enfin on peut dire de l’Acte que c’est quand sa simplicité est le mieux gardée que sa fécondité est aussi la plus grande. Le propre de la vie spirituelle, c’est précisément d’atteindre un point où le dépouillement et l’enrichissement croissent proportionnellement et, au lieu de s’opposer, tendent au contraire à se confondre. L’acte nous fait éprouver sa présence là où toute réalité donnée s’exténue et semble s’évanouir, de telle sorte que cet invisible, qui tombe au-dessous de la chose la plus petite et semble même s’abolir et, pour parler plus nettement, ce pur Rien, témoigne de son ascendant à l’égard de tout le donné, au point de se convertir en une toute-puissance qui semble le produire, mais qui le surpasse toujours.

ART. 8 : Chaque individu assume en agissant la responsabilité de tout l’univers dans une perspective qui lui est propre.

Notre responsabilité à l’égard de l’Être total est un témoignage en faveur de son unité ; il n’y a point d’être particulier qui ne se sente comptable de l’univers entier, qui n’ait en réserve une idée qui le représente, un idéal auquel il entreprend de le conformer ; il sent qu’il doit prendre en main la charge même de la création. C’est que, dès que l’acte se découvre en nous comme une possibilité offerte, il se découvre toujours comme capable de tout produire. Là est la source métaphysique d’une ambition généreuse qui doit nous guérir d’un égoïsme frivole. Seulement nul ne consent volontiers à reconnaître qu’il n’est que co-créateur de l’univers, et tous les malheurs de chaque être viennent de ce qu’il ne sait pas tracer une ligne de démarcation entre sa volonté particulière et la volonté absolue dont elle n’est qu’une forme participée : elle souffre de voir d’autres volontés qui la contredisent, sans penser qu’elles la soutiennent et la parachèvent.

Il n’est point possible à l’individu sans doute de se placer lui-même dans le centre même de tout ce qui est, d’où émane cette infinité de rayons dont chacun est comme une offre faite à une liberté. Mais chaque liberté est elle-même le centre d’un nouveau rayonnement. Et elle réalise un équilibre fragile entre une grâce à laquelle elle ne répond pas toujours et une nécessité à laquelle elle risque toujours de céder. De cette situation du moi, à la fois excentrique et pourtant centrale, nous trouvons une sorte d’image dans ce lieu et cet instant où nous agissons, que nous sommes obligés de situer dans l’espace et dans le temps, qui permettent à notre action de régner en droit sur la totalité de l’espace et du temps, et qui nous obligent à trouver autour de nous une diversité d’autant plus grande que le cercle de notre horizon s’élargit lui-même davantage. D’une manière plus précise encore, on voit alors l’unité de notre activité, qui se réalise par la pluralité des mouvements du corps articulé ; celle-ci dessine la pluralité même de nos intentions, et ne s’achève à son tour que par son rapport avec la pluralité même des choses ; tous les gestes que nous faisons modèlent tour à tour toutes les formes du réel, les multiplient, les transforment, et prennent leur part de responsabilité dans l’acte même qui les a créées.

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