ART. 7 : Il y a entre la création et la réflexion un cercle qui est caractéristique de l’Acte lui-même.
Le caractère propre de l’Acte véritable, c’est d’être à la fois l’origine et la fin de lui-même, de ne cesser en agissant de se contempler agissant, et de créer en lui l’opération par laquelle il se contemple. Dans cette circulation continue que nous ne parvenons à décrire que dans la langue de la succession (comme chaque fois que l’analyse nous oblige à expliciter tous les termes d’une richesse indivisible), les deux directions nous paraissent inverses l’une de l’autre par une simple illusion d’optique, comme dans le mouvement circulaire qui, bien qu’il reste fidèle à lui-même, semble tantôt monter et tantôt descendre, mais nous avons pourtant l’expérience que l’aller et le retour ne font qu’un : jusque dans l’intuition, une certaine oscillation nous permet de les retrouver l’un et l’autre dès qu’elle perd un peu de sa pureté. Sans cette circulation entre la création et la réflexion, l’Acte ne serait pas un acte spirituel, il n’aurait pas d’intériorité à lui-même. Il ne serait rien de plus qu’une chose mouvante. On ne peut même pas dire que l’aspect réflexif de l’acte est second par rapport à son aspect créateur, ce qui n’est vrai que dans l’ordre psychologique, où l’ordre ontologique se découvre à nous comme étant le même ordre, mais parcouru dans un sens opposé. En réalité on ne peut définir l’acte que comme la réciprocité de la démarche créatrice et de la démarche réflexive. Et cela est si vrai que nous pouvons dire à la fois que la création est première, sans quoi la réflexion n’aurait ni impulsion, ni aliment, et que la réflexion est première, sans quoi la création n’aurait ni spiritualité, ni lumière.
ART. 8 : Dans le cercle où nous introduit la réflexion, le temps est à la fois créé et aboli, ce qui est le témoignage de son caractère intemporel.
Il y a dans la réflexion une création de soi et une possession de soi qui se réalisent par une reprise incessante de soi et un retour incessant sur soi. Mais les deux opérations ne peuvent être distinguées l’une de l’autre que par l’intermédiaire du temps et pour une conscience finie. Dans l’acte pur elles coïncident, comme elles coïncident en nous dans les moments où notre vie est la plus unifiée et la plus parfaite. Pourtant, là même où elles s’exercent dans le temps, on ne peut nier que l’intemporel ne soit pour elles une origine, une fin, et le milieu même où elles se déploient.
Le même mouvement qui nous introduit dans le temps nous ramène dans l’éternité, et réunit à l’intelligible l’acte même de l’intelligence. Ainsi, dans le rythme de cet aller et de ce retour qui toujours s’achève et toujours recommence, le temps est à la fois créé et aboli, comme dans le mouvement de la mer qui semble un rythme de l’éternité. Il se retrouve au cœur de nous-même dans l’oscillation indéfinie de la volonté créatrice et de l’intelligence réflexive qui sont le flux et le reflux de notre esprit, qui ne cessent de creuser en lui un intervalle qu’ils ne cessent de remplir. On peut dire également que la réflexion renverse le cours du temps, et qu’elle le suspend. Ce serait donc une erreur singulière de penser que la réflexion poursuit indéfiniment son œuvre régressive et temporelle qui ne rencontrera jamais de terme. Car on pourrait dire que son originalité propre, c’est au contraire de se placer d’emblée hors du temps ; de telle sorte qu’elle puisse retrouver à chaque instant le principe même par lequel le monde peut nous être donné, et notre action s’y insérer.
Ainsi tout acte nous semble premier, non point parce qu’il est à l’origine du temps, mais parce qu’il est transcendant au temps : il ne descend jamais lui-même dans le temps, bien que tous ses effets soient tenus d’y prendre place.
ART. 9 : Le cercle caractéristique de l’Acte premier trouve son expression dans le verbe réfléchi.
Le terme de réflexion marque toujours l’opération de retour par lequel l’esprit prend possession de l’acte qui le fait être, acquiert la conscience de lui-même et s’enferme pour ainsi dire dans le cercle vivant de sa propre suffisance. Comme de tous les actes l’acte intellectuel a toujours paru le plus pur parce qu’il semble le plus dépourvu de matière, on comprend qu’Aristote ait pu le regarder comme le sommet même de l’acte et le définir comme la pensée de la pensée, et non point comme la pensée d’un objet. Mais cela ne peut pas suffire. Car si la pensée exprime la lumière qui l’accompagne, le vouloir caractérise mieux son origine et l’amour sa fécondité. Mais pour saisir, sous ces noms nouveaux, la parfaite suffisance qui est le principe de lui-même et de tout ce qui est, il faut dire aussi qu’il est non pas le vouloir d’une fin, mais le vouloir du vouloir, ni l’amour d’aucun être, mais l’amour de l’amour. L’objet, la fin, l’individu ne sont ici que des moyens qui permettent à la pensée, au vouloir et à l’amour de s’affirmer et de se réaliser, bien que ces termes paraissent diviser et limiter l’efficacité d’un acte intérieur qui, dans son essence la plus profonde, se pense, se veut et s’aime lui-même éternellement.
L’essence de l’acte s’exprime par le verbe. Mais l’acte ne crée rien qui soit extérieur à lui, ou, si l’on veut, la création de ce qui est extérieur à lui exprime l’imperfection ou l’insuffisance de la participation. Il faut donc dire qu’il ne peut avoir d’action que sur lui-même. C’est cette action qui est exprimée par le verbe se créer et d’une manière générale par le verbe réfléchi. C’est dans le verbe réfléchi qu’on saisit le mieux l’essence de la conscience qui est le savoir de soi, un savoir inséparable de l’acte même qui l’engendre.
Le verbe réfléchi exprime admirablement l’identité du moi posant et du moi posé : il est le verbe même de la réflexion. Et dans le verbe de la réflexion je saisis l’acte par lequel l’être se pose, non pas seulement individuellement, mais universellement, en Soi et non pas seulement en moi. Bien plus, il ne faut pas me demander de poser l’être d’abord, car je ne saurais plus m’introduire, moi qui le pose, dans un être que j’aurais moi-même posé. Je ne puis donc poser l’Être que par l’acte même par lequel je me pose moi-même. Il est remarquable que chaque moi, en se posant, pose nécessairement la possibilité pour tous les autres de se poser aussi eux-mêmes par la participation d’une « puissance infinie de se poser », ce qui suffit à montrer que le foyer de l’Être est partout, c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un foyer qui transporte partout non seulement sa lumière, mais sa propre nature de foyer.
ART. 10 : La même démarche circulaire se retrouve dans toutes les étapes de la dialectique.
La réflexion nous fait comprendre pourquoi il y a au cœur même du réel un cercle sans lequel on ne pourrait comprendre ni la nature de l’acte, ni la possibilité de la participation. Le propre de la participation, c’est, au lieu d’enrichir l’être par un mouvement unilinéaire par lequel il semble abandonner à chaque pas ce qu’il vient d’acquérir, de le refermer sur lui-même dans chacune de ses opérations, de manière à l’affermir dans la possession de lui-même : entre l’acte de la création et l’acte de la réflexion qui en droit se recouvrent, le monde entier se trouve contenu. Ce cercle trouve une expression dans toutes les étapes de la dialectique :
1° Dans ce principe « A est A », qui implique la prise de possession de l’objet posé par l’acte même qui le pose. La vérité qui se pose, dans le même acte, se garantit elle-même. Ce qui veut dire qu’il y a un esprit qui s’authentifie lui-même dans tout acte par lequel il authentifie un objet quelconque. Le principe « A est A » réalise une distinction et une identification entre l’objet et la connaissance même que j’en prends ; et l’intervalle qui sépare le sujet de cet attribut avant de les rejoindre est l’intervalle même qui est nécessaire à toute réflexion dès qu’elle commence à s’exercer.
2° Dans l’acte constitutif de la pensée, qui nous oblige, quand nous posons une idée quelconque, à poser aussi l’idée de cette idée, et, quand nous savons qu’une chose est vraie, à savoir aussi qu’il est vrai qu’elle est vraie.
3° Dans cette relation fondamentale et qui donne naissance à toutes les autres, par laquelle nous voyons la pensée qui naît de l’être, mais qui participe à l’être elle-même et ne fait rien de plus que d’essayer de le reconquérir, mais en donnant naissance à la conscience et au monde représenté.
4° Dans toutes les démarches de la liberté, qui reçoit du fond même de l’être la puissance sans laquelle elle ne pourrait pas s’exercer et qui la réintègre dans le Tout après l’avoir lui-même transformé, mais de telle sorte qu’entre ce qu’elle emprunte et ce qu’elle rend, elle définit et constitue notre être propre.
5° Dans la théorie de la participation, où le cercle se manifeste d’abord sous la forme de la simultanéité spatiale où toutes les positions assignables se déterminent mutuellement les unes les autres ; et, à l’intérieur de la succession temporelle, sous la forme de ce double parcours qui oblige l’action à marcher du passé vers l’avenir, mais afin de permettre à l’avenir, en devenant à son tour du passé, de constituer désormais mon présent spirituel (d’une manière plus générale, c’est le temps qui nous est donné pour ouvrir le cercle et pour le fermer).
6° Dans les rapports des sujets entre eux, dont chacun agit et pâtit à l’égard de tous les autres, afin d’exprimer par cette réciprocité même l’unité de la source où ils puisent et la solidarité de tous les modes de l’activité participée.
7° Dans le monde moral enfin, comme le montre l’exemple du repentir, qui nous découvre le mouvement caractéristique de la réflexion sous la forme la plus saisissante. La faute commise appartient au passé. Dès lors le repentir ne l’abolit pas : il l’assume et la répare. Ainsi il faut que nos actions se détachent de nous afin que nous puissions en prendre possession et les rendre nôtres, c’est-à-dire leur donner leur valeur et leur signification spirituelles. Le dogme de la chute et du retour ne fait qu’exprimer dans le langage moral ce caractère circulaire d’un univers dans lequel règne la participation. Cependant, ce n’est pas, comme on l’a dit parfois, l’apparition de l’être particulier qui constitue proprement la chute, mais l’usage qu’il fait de la puissance dont il dispose et, s’il faut qu’il puisse tomber, c’est afin précisément que le retour à Dieu soit toujours en lui l’effet de son propre consentement.