ART. 1 : La méthode analytique exprime la démarche initiale par laquelle la conscience individuelle se constitue.
La méthode analytique n’est rien de plus que le prolongement de l’acte réflexif. Elle a comme la réflexion un caractère régressif ; elle est la seule méthode que puisse employer un être qui n’est pas créateur, qui découvre le monde au lieu de l’inventer, mais qui, par cette découverte qu’il en fait, obtient sur lui une perspective originale par laquelle il constitue son être propre. Pour comprendre la portée et la valeur de la méthode analytique, il faut savoir l’interpréter comme il faut. Il ne peut pas être question de poser d’abord un Tout qui contiendrait tout ce que nous pourrons jamais découvrir en lui sous la forme même où nous le découvrirons un jour. On pourrait déjà se contenter de cet argument très simple, c’est que le Tout analysé n’est point le même que le Tout non analysé, si bien que, par une sorte de contradiction, l’analyse qui suppose le Tout devrait y ajouter toujours. Aussi l’analyse du Tout peut-elle être faite d’une infinité de manières. En réalité ce que nous percevons de lui et par quoi nous formons notre être personnel, n’a d’existence qu’en nous et par rapport à nous ; il suppose un enrichissement indéfini pour nous qui vivons dans le temps, mais non point pour le Tout qui n’en est que la raison ou la possibilité éternelle.
Il n’est pas plus vrai de considérer le Tout comme le point de départ de l’analyse que de le considérer comme le point d’arrivée de la synthèse. Il n’y a pas de chemin qui en vienne ni de chemin qui mène vers lui. Mais c’est dans le Tout que sont situés tous les chemins, et chaque être crée et situe son essence entre ce point de départ et ce point d’arrivée que sont pour lui la naissance et la mort. Sa vie est elle-même une exploration de l’Être. L’Être lui est toujours présent et il n’en reste distinct que parce que sa participation est elle-même toujours limitée et imparfaite.
Mais chacune de nos démarches implique à la fois une révélation et une option personnelle par laquelle notre moi inscrit sa propre existence à l’intérieur d’un absolu qui le dépasse, mais qui ne cesse de lui fournir, et qui donne leur soutien, leur possibilité et leur efficacité à toutes les entreprises de notre liberté.
Je plonge dans l’univers qui me porte et me nourrit. Ma vie lui emprunte tout ce qu’elle est. Elle trace en lui un sillon qui est nouveau par rapport à moi, mais qui est éternel par rapport à lui. La fécondité de l’acte créateur ne fait qu’un avec cette faculté d’option qui me permet de choisir en lui, par une analyse continue, les éléments qui formeront la substance même de mon être. Et nous soupçonnons que le plus grand des mystères, c’est que cette action puisse nous introduire dans l’Être sans lui rien ajouter, et, en s’exerçant dans le temps, nous inscrire dans l’éternité.
L’analyse pure se présente sous deux formes différentes dont l’une n’est que l’image de l’autre. Elle est d’abord l’opération par laquelle nous discernons sans cesse dans le monde les éléments dont nous avons besoin pour former notre vie personnelle : or ces éléments, elle contribue déjà à les créer puisqu’ils n’existent que par leur isolation, c’est-à-dire par le choix même qu’elle en fait. Mais elle est l’opération plus subtile par laquelle nous mettons en jeu, en les exerçant tour à tour, les différentes puissances qui apparaissent dans l’acte pour qu’il soit participé, et que la participation elle-même crée comme puissances. Seulement cette double analyse ne peut pas se détacher du Tout où elle a pris naissance et auquel elle s’applique. Elle ne doit jamais le perdre de vue et elle le reconstitue sans cesse selon une perspective qui nous est propre : dans le premier cas, comme un système d’éléments qui ne peut jamais être identifié avec le Tout, mais qui me permet d’avoir prise sur lui par la pensée et par l’action, et dans le second, comme une dialectique vivante, mais qui multiplie les moyens de communication que je puis avoir avec tous les aspects de l’univers spirituel.
ART. 2 : L’analyse rompt l’unité de l’acte pur pour donner prise à la synthèse par laquelle se constitue ce Tout qui est l’univers.
Il y a beaucoup de vanité à penser que l’analyse est toujours une méthode seconde qui nous invite à considérer la synthèse comme première, puisque c’est elle qui a posé d’abord le Tout que l’analyse réduit ensuite en éléments. Mais on dira au contraire que le Tout n’est un Tout que lorsqu’il a été reconstruit grâce à une synthèse d’éléments que l’analyse nous a livrés ; jusque-là il était seulement une unité, et la possibilité de l’analyser selon des méthodes différentes fait que le Tout peut être obtenu, comme le montre la variété des perspectives que nous pouvons avoir sur le monde et la variété des systèmes philosophiques, par une infinité de synthèses différentes. De telle sorte que les analyses et les synthèses que nous mettons en œuvre changent de nature selon le point de départ que nous adoptons, le but que nous poursuivons, nos dispositions affectives et nos préférences esthétiques. Il ne faut jamais méconnaître la part d’arbitraire ni de subjectivité qui se trouve en elles, bien qu’en fait elles doivent se correspondre de quelque manière parce qu’elles opèrent à l’intérieur du même Tout. Ce qui limite singulièrement la valeur constructive à laquelle la synthèse voulait prétendre, mais lui donne d’emblée une valeur ontologique, puisqu’elle ne quitte pas l’Être et le met pour ainsi dire à notre portée.
Les mots analyse et synthèse expriment le caractère original de l’activité de l’esprit et nous montrent bien le rapport du moi avec le réel et le secret même de la participation. De leur interprétation résulte la signification que l’on donne à la métaphysique. Le propre de l’idéalisme est d’affirmer la primauté de la synthèse ; le propre du réalisme, de soutenir qu’elle est inintelligible si elle n’est pas subordonnée à une analyse préalable, c’est-à-dire si l’Être n’est pas posé d’abord. Mais si l’Être ne fait qu’un avec l’acte par lequel il se pose, l’activité synthétique est toujours corrélative d’une analyse préalable par laquelle elle emprunte à l’Être même dont elle dépend les puissances qu’elle utilise et les matériaux qu’elle met en œuvre. Ces matériaux n’apparaissent que pour exprimer dans la participation à la fois la limitation d’une opération et la réponse que le réel ne manque jamais de lui fournir. On est donc extrêmement loin de donner prise à cette critique que, dans la méthode analytique, il n’y a aucun progrès et que l’être se trouve déjà préformé : car nous tirons de cet être même l’opposition d’une puissance qui nous appartient et d’une donnée corrélative qui est notre perspective sur l’univers. Et par là nous constituons d’une manière originale à la fois notre être propre et le visage que le monde a pour nous.
Le principe de l’analyse, c’est que nous sommes situés dans un Tout dont nous ne sommes pas l’auteur et que nous sommes incapables d’embrasser d’un seul regard. Nous ne pouvons fixer notre attention que sur un point à la fois, mais ce point, nous pouvons le choisir. Quant à la liaison qu’il soutient avec tous les autres, elle dépend tout ensemble de la direction que nous continuons à donner à notre attention et des modifications introduites dans le réel par les initiatives de notre liberté. De telle sorte que c’est notre pensée qui fait saillir dans le monde les éléments de l’analyse et que la synthèse originale qui les ordonne est l’effet, moins de notre activité propre que d’une réponse que le réel ne cesse de lui faire, en prenant pour ainsi dire une configuration toujours déterminée par ses propres lois, mais en rapport avec la perspective sous laquelle notre conscience entreprend de le saisir. C’est dire que toute méthode synthétique exprime la suite des opérations analytiques par lesquelles nous sommes entrés tour à tour en contact avec le réel pour constituer notre vie personnelle et notre être même.
On voit donc que, par une sorte de paradoxe, c’est la régression qui nous ramène vers l’unité originaire de toutes les synthèses, au lieu que la diversité progressive de ses modes, sans rien altérer de cette unité, nous en montre pour ainsi dire le déploiement analytique. Si l’on songe que toute analyse est à la fois imparfaite et élective, on verra qu’elle est le moyen même par lequel nous introduisons dans le monde notre être limité en l’obligeant à contribuer à l’œuvre même de la création.
L’intelligence n’est rien de plus, si l’on s’en réfère à l’étymologie, que l’acte même par lequel on discerne les éléments du réel ; vouloir, c’est choisir ; aimer, c’est préférer ; de telle sorte que, dans chacune des opérations caractéristiques de la conscience, nous saisissons le caractère analytique de l’acte de participation, qui se transforme aussitôt en une synthèse formatrice de nous-même et du monde, et qui n’est elle-même qu’un effet de ce que nous avons su discerner, choisir et préférer.
On comprend donc que nous ne puissions jamais acquérir la connaissance selon cette méthode universelle et inflexible que décrit Descartes et par laquelle, en combinant le simple avec le simple, nous obtiendrions tour à tour tous les degrés de la complexité. Cette méthode convient seulement à la mise en ordre de ce que nous venons de découvrir. Mais toutes les formes de la connaissance se soutiennent les unes les autres ; j’avance à la fois sur les routes les plus diverses et selon le jeu des rencontres plus encore que selon les exigences de ma raison. Et tout résultat nouveau que j’obtiens change tous les autres ; j’obtiens des rapprochements imprévus. Il n’y a pas jusqu’à mon point de départ même qui ne me paraisse chaque fois nouveau. Dès lors il est impossible que mes connaissances puissent s’accroître régulièrement selon une droite ; elles forment au contraire une solidarité circulaire qui ne comporte aucun premier commencement.
ART. 3 : Le monde est un système que nous ne cessons de former pour le penser et de briser pour y vivre.
Il y a intérêt pour l’esprit à former un système dont toutes les parties se soutiennent et s’éclairent. En tenant ainsi sous son regard la totalité du monde dans un ensemble de concepts circonscrits et qui s’articulent, l’esprit acquiert la conscience de sa supériorité sur les choses, il assigne à chaque terme sa place, il en fait un ressort d’une vaste machine dont il règle le jeu ; il obtient en même temps une satisfaction esthétique comparable à celle que nous ressentons devant un édifice d’architecture, qui est toujours construit par nous, mais dans lequel aussi nous habitons. Pourtant la philosophie dépasse tous les systèmes, ou, si l’on veut, les systèmes qu’elle bâtit sont abstraits et le concret doit toujours les remplir ; ils sont rigides et l’expérience n’y pénètre qu’en les assouplissant ; ils ont une tendance à se clore et il faut les ouvrir de telle sorte que leurs ramifications puissent se prolonger indéfiniment.
Le système d’ailleurs est triplement un échec dès que nous cessons de le considérer comme un jeu de notre pensée destiné à nous donner le plaisir même de nous conformer aux règles que nous avons posées en acceptant de jouer. Car, par rapport au système, tout être qui vit a une position unique et privilégiée, de telle sorte que sa perspective sur le monde ne vaut que pour lui seul : elle est, dans un système commun à tous, un système qui n’est connu que de lui. D’autre part, son existence tout entière, est une suite de rencontres ; mais chaque rencontre est transformée pour lui en occasion, de telle sorte que le monde reçoit pour lui une signification spirituelle et personnelle que le système même ne réussira point à traduire. Enfin si chacune de ses actions, une fois posée, entraîne des répercussions qui sont conformes à la loi du système, il est évident qu’au moment même où il la pose il s’élève au-dessus du système et contribue seulement à produire les éléments qui s’organiseront ensuite en système. Le monde est donc un système que nous ne cessons de faire pour le penser et de briser pour y vivre. L’essentiel c’est, quel que soit le point de départ adopté, que notre liaison avec le Tout ne soit jamais défaillante. Voilà le système véritable qui est toujours aussi un système ouvert.
Ainsi, l’idéal d’un système, c’est qu’au lieu de nous donner une méthode qui nous permette de construire le réel par une démarche temporelle qui, faute de pouvoir aller du néant à l’être, irait seulement du simple au complexe, il nous montre une subordination si parfaite des différents aspects du monde que, quel que soit celui qui aura été posé tout d’abord, nous puissions retrouver tous les autres. C’est dire que, si nous restons toujours en contact avec le réel, nous découvrons successivement des vérités qui s’ajoutent. Ainsi doit se former sans qu’on l’ait voulu un système qui est celui des choses elles-mêmes, et non point un cadre fabriqué par moi et dans lequel je les mutile pour les faire entrer, qui traduit seulement la loi par laquelle le monde ne cesse de se faire, mais avec la collaboration incessante de la pensée et du vouloir.