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ART. 4 : La réflexion nous montre comment nous nous créons nous-même par un acte de participation.

Que la réflexion soit la justification et la mise en œuvre de la participation, c’est ce que l’on aperçoit aussitôt : car d’une part, si elle est un retour, c’est que l’activité même que nous exerçons, nous l’avons reçue au lieu de la produire. De plus, c’est son efficacité même que la réflexion utilise, elle lui est donc homogène. Et si la conscience ne prend naissance qu’afin précisément de rendre nôtre une activité qui jusque-là ne l’était pas, celle-ci n’était donc pas sans rapport avec la conscience, puisqu’elle avait en elle le pouvoir de la susciter et que le propre de la conscience, c’est précisément de nous hausser jusqu’à elle.

La réflexion est elle-même une démarche de ma liberté : aussi est-elle un premier commencement, une création absolue par rapport à moi, mais qui n’est pourtant qu’une appropriation d’une puissance déjà incluse dans le réel, et que j’essaie seulement de retrouver pour la rendre mienne. On ne s’étonnera pas que la réflexion se considère d’emblée comme adéquate à tout ce qui est. Elle rend compte admirablement des caractères de la participation. Car elle donne naissance au moi. Elle fait du moi l’origine de lui-même, mais en l’obligeant de remonter jusqu’à un acte qui est l’origine commune de tout le réel. Elle ne suppose pas arbitrairement, comme on pourrait penser, l’existence de l’acte créateur ; elle la prouve et l’éprouve en s’exerçant elle-même et en réalisant pour ainsi dire son opération à rebours.

La réflexion permet donc de comprendre la nature originale du moi tout en exprimant fidèlement l’indissoluble liaison qui existe entre le moi et l’univers. Car elle est toujours l’expérience d’une possibilité. Et c’est cette possibilité même qui est la réalité du moi. Mais nous dirons en même temps que cette possibilité est la possibilité du Tout et que, bien qu’il y ait une distance infinie entre l’actualité du moi qui soutient la possibilité du Tout et l’actualité du Tout qui soutient la possibilité du moi, pourtant cette distance même nous oblige à penser qu’il n’y a rien dans l’actualité du Tout qui ne puisse devenir à l’égard du moi sa possibilité même. Nous faisons alors l’expérience de l’insertion de notre activité propre ou participée dans une activité première, totale et absolue qui fonde si l’on peut dire notre autonomie dans notre dépendance elle-même et qui produit, en se réfléchissant dans notre conscience, notre représentation du monde.

Placée entre une impulsion qui vient du corps et une inspiration qui vient de plus haut, la réflexion nous apprend à les accorder. Elle nous permet de remonter de celle-là jusqu’à celle-ci, d’apercevoir dans l’impulsion même du corps non pas seulement une limitation ou une tentation, mais une spontanéité qui nous est offerte, et de telle manière qu’elle puisse également nous rendre esclave si nous nous bornons à lui céder, et nous libérer si, en nous introduisant dans l’existence, elle nous prête seulement la force dont nous avons besoin pour retrouver, par une action propre, notre relation avec l’Absolu.

ART. 5 : La régression à l’infini qui est la marque de la réflexion nous découvre en elle un acte qui est éternellement le premier commencement de lui-même.

La réflexion ne semble supposer un objet sur lequel elle s’interroge que pour découvrir sa possibilité. Or cette possibilité réside dans un acte qu’il dépend de la réflexion d’accomplir, et c’est cet acte par lequel elle se pose elle-même qui est son objet premier et dernier. Quant à l’objet qui nous paraît donné d’abord, il n’est que l’occasion de l’acte même de la réflexion. Aussi voit-on qu’il n’est jamais donné, mais qu’il est toujours posé. Et dès que nous reconnaissons qu’il est posé, c’est que la réflexion a déjà commencé. Nous nous trouvons donc en présence d’une activité qui est astreinte à trouver en elle-même la raison pour laquelle cet objet est posé. Que cet objet ne puisse pas être posé sans elle, c’est ce qu’exprime déjà le mot même d’objet qui ne désigne rien de plus que le terme même auquel elle s’applique. Elle part toujours du donné pour remonter jusqu’à l’acte qui le produit ou qui l’explique ; en ce sens elle est immédiatement transcendante par rapport à toute expérience qui s’enferme dans le donné pur.

Mais qu’en posant un objet elle ne s’arrête qu’un moment sur lui, cela même nous montre qu’elle s’y oppose et qu’elle le dépasse. C’est ainsi qu’en le posant elle découvre qu’elle se pose elle-même (ce qui est proprement la définition de la réflexion) et qu’elle porte en elle la possibilité de se poser elle-même éternellement. Pour se poser elle-même, il faut qu’elle sache qu’elle se pose, et qu’elle le sache pour ainsi dire à l’infini. Nous saisissons en elle le point de jonction du monde et du moi qui est un point où le moi semble assujetti au monde pour que la réflexion puisse naître, mais où elle le domine toujours pour qu’il puisse lui-même être posé. Comme la réflexion est le pouvoir de se dépasser elle-même, en se prenant toujours elle-même comme objet, c’est qu’elle revendique le pouvoir en s’engendrant d’engendrer tout ce qui est. Elle nous met en présence d’une activité qui est cause de soi, c’est-à-dire de l’essence même de toute activité véritable. En entrant dès qu’elle commence à s’exercer dans une régression qui va à l’infini, elle témoigne que le propre de l’acte, c’est d’être toujours le premier commencement de lui-même, c’est-à-dire d’être éternel. C’est que par la réflexion l’acte se pose à la fois comme relatif et comme absolu, comme relatif par rapport à l’acte créateur, et par conséquent comme possédant par rapport à lui un caractère idéal et virtuel, mais comme absolu pourtant dans la mesure où elle est un acte elle-même, inséparable de l’acte créateur qui réalise pour ainsi dire en elle sa propre réflexion sur lui-même.

ART. 6 : C’est dans l’intervalle qui sépare l’acte réflexif de l’acte créateur que le monde se forme.

Nous nous trompons presque toujours sur la vraie nature de la réflexion. Car nous raisonnons comme si elle portait sur le spectacle du monde de manière seulement à nous en faire prendre une possession rétrospective. Mais la réflexion est un retour vers un acte auquel elle ne fait que participer : et c’est par cette participation qu’elle produit le spectacle du monde, car l’acte qui la meut est à la fois son principe et sa fin. Et c’est entre ce principe et cette fin que le monde paraît. Ainsi le monde tout entier se forme dans l’intervalle qui sépare l’acte réflexif de l’acte créateur. La même réflexion qui découvre le monde, en un certain sens le fait être ; et sans elle, qui pourrait dire qu’il y a un monde ? A travers le monde c’est jusqu’à l’acte créateur qu’elle remonte. Mais en le brisant, elle lui donne un espace intérieur qui ne l’écarte de lui que pour l’y rejoindre et dans lequel pourront apparaître toutes les formes de la multiplicité par lesquelles il témoigne de son efficacité. De la nécessité de ce retour on n’arguera donc pas la vanité de l’aller, puisqu’entre ce retour et cet aller, il y a le monde.

Si la réflexion est la démarche par laquelle j’essaie de saisir dans son principe même l’acte à partir duquel tout se déduit ou se crée, c’est parce que je peux tirer de cet acte même les conditions par lesquelles mon esprit fini (ou bien tout esprit fini) est capable d’y participer afin de produire la représentation du monde. Ainsi on peut énoncer ce théorème qu’il y a identité entre l’acte par lequel le monde est créé et l’acte par lequel je suis invité moi-même à y participer.

On peut donc bien dire de la représentation du monde qu’elle est l’image réfléchie de l’acte créateur. Mais on peut aller plus loin encore : car la création n’est rien de plus que l’acte par lequel les consciences particulières sont appelées, pour pouvoir se former elles-mêmes, à se donner la représentation d’un monde.

La réflexion, en remontant jusqu’à un principe d’activité absolu auquel elle participe, m’oblige à découvrir mes propres bornes et à le poser lui-même comme sans bornes, ou plutôt à le considérer comme ne pouvant jamais être posé puisqu’il est toujours posant, et qu’il est, à l’égard de tous les êtres qui sont dans le monde, ce par quoi ils sont capables de se poser eux-mêmes. C’est ce que j’exprime en disant qu’il est infini. Il me permet de me poser, en me déterminant, mais par participation à son essence, et en déterminant par rapport à moi un monde qui témoigne sans cesse de mes bornes, mais pour m’offrir un champ d’action qui est lui-même sans bornes. Et, comme on l’a dit, il n’a point de forme, mais c’est par cette opération qui me permet de discerner et de circonscrire des formes dans le monde que mon acte de participation témoigne de sa réalité et de son efficacité.

La réflexion nous permet de prendre possession d’un principe qui est toujours présent, qui nous est pour ainsi dire immanent ; elle est le retour de l’activité sur elle-même par lequel cette activité prend conscience de sa véritable nature. Mais, elle est tout à la fois un point d’arrivée et un point de départ ; car une activité ne prouve son existence, sa fécondité, qu’en s’exerçant, c’est-à-dire par sa création. La créature ne remonte du monde à Dieu que pour recommencer sans cesse à créer le monde avec Dieu. Les opérations de l’esprit n’ont pas besoin de se justifier puisque c’est par elles que le monde se justifie. Ici plus qu’ailleurs le mouvement se prouve en marchant et la création en est l’éternel témoin.

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