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ART. 1 : La réflexion est la prise de possession par la conscience de l’activité qui me fait être.

La réflexion tourne le dos à la direction naturelle de la vie, c’est-à-dire à l’impulsion et à l’instinct, mais pour remonter vers la source même de toute activité : elle assume l’œuvre même de la création à la fois par l’intelligence qui la comprend et par la volonté qui la prolonge. Elle est donc singulièrement difficile et aride ; mais une émotion et une joie incomparables l’accompagnent. Elle nous donne à l’intérieur du réel un accès plus ou moins profond ; le réel qu’elle nous fait connaître est à notre mesure, mais elle nous hausse pour nous le faire connaître jusqu’à la mesure même du réel.

Je ne puis pas me proposer une fin sans mettre en question toute l’activité qui me fait être, ni atteindre cette fin (ou bien la manquer) sans faire retour vers cette activité même pour en retrouver la valeur et le sens. Et il y a dans la réflexion, au moment même où elle s’exerce, une reprise constante de soi qui n’est point, comme on le croit, la connaissance des effets de notre activité après que celle-ci s’en est retirée, mais la conscience de cette activité elle-même considérée dans son opération constitutive et qui nous oblige à l’éprouver et à la posséder. Car le propre de la réflexion n’est point de s’appliquer à un objet déjà fait, mais à la puissance même de le faire, dont le mouvement se retrouve encore en elle, bien que changé de sens en apparence, mais dans une admirable unité et réciprocité de l’acte créateur et du verbe réfléchissant sans laquelle l’Acte créateur ne pourrait jamais ni être posé, ni se poser.

Avant la réflexion, l’homme est livré à la nature, c’est-à-dire à toutes les sollicitations qui expriment en lui l’élan et l’appel de la vie par lesquels il cherche seulement à se conserver et à s’accroître : ce ne sont là encore que des forces qui l’entraînent. Mais ce sont aussi les conditions qui lui permettent d’insérer dans le monde son activité participée : il est possible qu’il s’y abandonne et ne les dépasse point. Le propre de la réflexion, c’est de lui permettre de les prendre en main, d’y consentir, de les diriger, de les utiliser. Elle remonte jusqu’à cette activité originaire qui nous oblige à assumer la responsabilité de ce que nous voulons en produisant nous-même nos propres raisons d’agir.

ART. 2 : L’opposition de la spontanéité et de la réflexion est une condition de possibilité de la conscience individuelle.

Faut-il dire qu’il y a une spontanéité initiale qui précède l’acte même de la réflexion et que celui-ci vient interrompre ? Mais alors quelle est son origine ? A-t-elle une existence indépendante ? Car nous ne la posons jamais en elle-même, mais seulement par opposition à la réflexion qui la nie, et qui par conséquent la suppose : elle n’existe que pour celui seulement qui a commencé à réfléchir. Et cependant, pour que la réflexion puisse se produire, il faut qu’il y ait une certaine continuité et parenté de nature entre la spontanéité initiale et ce mouvement incurvé par lequel j’essaie de la rendre mienne et dont dépend la genèse même de la conscience. Or s’il n’y a de spontanéité qu’à l’égard de la réflexion qui la découvre en la niant, mais sans pouvoir se séparer d’elle, n’est-ce pas qu’elles m’obligent à remonter toutes deux jusqu’à un acte qu’elles divisent et qui les dépasse, afin de me permettre de fonder en lui à la fois ma vie propre et ma conscience personnelle ?

La spontanéité et la réflexion ne se distinguent l’une de l’autre qu’à l’échelle humaine. C’est de leur partage précisément que résulte la condition même de notre initiative et de notre indépendance. L’opposition de l’instinct et du vouloir dans l’ordre pratique, celle de la sensation et de la pensée dans l’ordre théorique, expriment bien la différence entre ces deux formes d’activité. Elles cherchent sans doute à s’accorder, mais ne peuvent jamais être confondues, puisque de l’intervalle même qui les sépare résulte la possibilité pour chaque conscience de faire partie du monde, c’est-à-dire de collaborer à sa création, de dériver et d’infléchir la puissance même dont maintenant elle dispose, de remettre en question l’élan même qui l’anime, de le suspendre, de l’assumer ou de le changer de sens. C’est pour cela que la réflexion réduit toujours à une virtualité qu’il nous appartient d’actualiser comme nous l’entendons le jeu d’une activité qui jusque-là ne différait pas de la pure impulsion.

Cependant cette impulsion ne saurait coïncider avec l’acte même que la réflexion cherche à retrouver et dont elles expriment l’une et l’autre les deux faces contraires et inséparables. Ce que nous appelons spontanéité ou impulsion, c’est aussi, quand la réflexion s’exerce, ce qui lui résiste et qu’elle ne réussit point à réduire. Or la réflexion aspire à être un premier commencement. Elle s’appuie sur la spontanéité comme sur une limite et sur un instrument. Mais elle la dépasse toujours. Nous continuerons à faire partie du monde, nous resterons attachés à l’instinct et à la nature, mais afin que la réflexion nous permette de remonter jusqu’à leur première origine, c’est-à-dire jusqu’à l’unité de cet acte créateur, à l’égard duquel la nature et l’instinct ne peuvent être regardés comme des marques de la chute que parce que ce sont aussi des véhicules de la participation.

ART. 3 : La réflexion est le chemin qui nous conduit de la spontanéité naturelle vers la spontanéité spirituelle.

Quand on demande quelle est l’origine de la spontanéité, et par conséquent de la nature, il faut répondre que c’est là l’unique moyen sans doute par lequel la liberté de l’esprit peut être introduite dans le monde. L’esprit se greffe lui-même sur la spontanéité naturelle : il apparaît quand la réflexion oblige celle-ci à remonter vers son propre principe. Dans la spontanéité naturelle l’activité et la passivité ne font qu’un, je subis l’impulsion à laquelle j’obéis et qui ne se distingue pas de moi-même. Mais le propre de l’esprit, c’est de me permettre de conquérir ma propre indépendance, d’affranchir et de rendre mienne cette activité que j’ai reçue, d’en faire un bon ou un mauvais usage, d’en tirer tantôt une jouissance égoïste et séparée et tantôt un moyen d’union avec le principe même qui me fait être.

La réflexion n’abolit pas la spontanéité de l’être instinctif : elle ne fait qu’en suspendre et qu’en régler le cours : c’est toujours l’individu qui réfléchit et l’on peut dire que l’impulsion de la vie subsiste encore en lui quand il la met en question et dans l’acte même par lequel il la met en question. Seulement tandis qu’il s’abandonnait à son impulsion, il s’oubliait lui-même ; maintenant qu’il veut assumer cette impulsion et en prendre possession, il la suspend à une activité spirituelle qui n’est point sans rapport avec elle, qui la requiert comme son instrument, mais qu’il ne peut découvrir qu’à condition de l’exercer. Ainsi, par une sorte de paradoxe, l’instinct, comme on l’a vu, ne peut appartenir à la conscience que quand elle commence à s’en détacher ; de même que l’acte spirituel vers lequel elle tend la dépasse aussi et ne lui appartient qu’en tant qu’elle le cherche et ne coïncide pas avec lui. C’est dire que la conscience vit seulement de participation : elle est une oscillation qui ne cesse jamais entre une nature qui continue toujours à la porter et une liberté qui n’est jamais tout à fait pure.

Il ne suffit donc pas de dire que la réflexion suppose la spontanéité, ni même qu’elle l’éclaire et qu’elle la fait nôtre ; elle traverse la spontanéité naturelle, ou de fait, qui s’impose à nous malgré nous pour atteindre une spontanéité spirituelle, ou de droit, qui la fonde et dont elle est à la fois la matière et le moyen. Jusqu’au moment où cette spontanéité a été affranchie, la réflexion se cherche mais ne s’est point encore trouvée. On peut bien dire qu’elle n’est pas elle-même créatrice, bien qu’elle cherche toujours à atteindre l’acte qui, en s’engendrant lui-même, engendre ses propres raisons : en lui on peut dire qu’elle abdique, mais aussi qu’elle se réalise ; car ce qu’elle trouve, c’est l’acte, c’est-à-dire l’être en tant qu’il reçoit de lui-même l’être même qu’il a.

Ainsi la réflexion tend toujours vers cette liberté parfaite qui n’obéit à aucune détermination externe, et qui produit sa propre justification. Il faut qu’elle surpasse la productivité de la nature pour retrouver cette efficacité spirituelle sans laquelle la nature même n’aurait pour nous aucune signification : c’est pour cela qu’on les considère comme opposées, bien que nous soyons incapables de les dissocier. Dans les moments heureux de la vie, elles se réconcilient ; la nature alors est devenue docile et pour ainsi dire transparente ; elle se plie si bien à l’action de l’esprit qu’elle semble elle-même s’abolir. Et il ne faut pas dire que la conscience a disparu : il faut dire seulement qu’elle a repris tant de lumière et tant d’unité que le problème n’est encore là que pour que la solution nous soit donnée, l’effort pour qu’il triomphe et la douleur pour qu’elle nous rende sensible à la joie qui l’en délivre.

La possibilité de ce retour vers l’activité initiale que nous cherchons à faire nôtre est la marque même de notre liberté. Et selon que nous en usons ou non, nous nous livrons à la spontanéité de la nature ou nous fondons notre existence spirituelle.

M. Le Senne a admirablement marqué le rôle joué par l’obstacle dans cette dialectique. Il faut remarquer pourtant qu’il n’est jamais qu’une occasion sans laquelle il est possible qu’elle ne naisse pas, mais qui ne la fait pas naître nécessairement : il peut redoubler notre élan ou le décourager s’il continue à être impuissant. Remarquons aussi que c’est l’obstacle le plus petit qui est le plus favorable à la naissance de la réflexion, un obstacle juste suffisant pour nous obliger, sans capter lui-même notre attention, à obtenir de notre activité elle-même une prise de possession spirituelle. Et peut-être même suffirait-il de dire que la réflexion se trouve déjà impliquée dans l’expérience la plus élémentaire qui n’est pas celle de l’obstacle, mais celle du donné, de telle sorte que nous ne pouvons percevoir ce donné sans prendre conscience d’une activité qui se le donne, ce qui est le commencement même de toute réflexion et de toute explication. Car cette activité qui se le donne ne s’en donne pourtant que la représentation, ce qui nous invite déjà à la considérer comme dépassée par une activité créatrice à laquelle pourtant elle montre ainsi qu’elle participe.

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