Qu'il y ait une perfection propre aux différents âges de la vie, cela doit nous induire à penser que le meilleur de tous les âges est celui où nous sommes et où, à chaque instant, nous remplissons notre destin.
Faut-il pleurer la jeunesse qui meurt, pensant à toutes les possibilités qu'en elle la mort a détruites ? Mais elle a péri dans sa fleur, qui passe, et que la mort éternise. Le sublime de Raphaël, de Mozart, de Keats, de Pouchkine est inséparable de la jeunesse où leur destin s'est consommé. Aucun n'a dépassé trente-sept ans. Regretter que leur vie n'ait pas été plus longue c'est regretter aussi cette qualité de leur génie que la mort nous révèle, qui lui aussi a son âge dans l'éternité. Ce n'était pas celui d'Homère, de Milton, de Victor Hugo.
Faut-il se plaindre de la vieillesse ? Et dire qu'elle a besoin de consolation ? Mais tout dépend de l'usage qu'on est capable d'en faire. Parmi les vieillards les uns deviennent gais, indulgents, qui sont les plus sages, et les autres tristes et acrimonieux, qui ne l'acceptent pas et en font grief à ceux qui sont restés jeunes.
La vieillesse est l'âge de la contemplation où l'on n'ambitionne plus rien. Il faut qu'elle spiritualise tout le passé au lieu de nous le faire regretter. En ce sens il y a en elle un accroissement et non pas seulement une diminution dans l'homme qui s'achemine vers la mort. Car si son avenir se rétrécit, c'est aux dépens de son passé qui s'agrandit et qu'il n'avait jamais eu le loisir de connaître. Si ses forces déclinent, son regard a plus d'étendue. Il n'a plus besoin de faire, car il ne s'agit plus pour lui que de voir. Ainsi sa vie spirituelle se substitue par degrés à sa vie matérielle jusqu'au moment où celle-ci sera engloutie et l'autre libérée.