Aller au contenu

Car les hommes ne désirent que ce qui leur manque. L'amour-propre seul les porte à penser qu'ils n'ont besoin de rien et à mépriser ce qu'ils n'ont pas. Peut-être faut-il dire que toute véritable jouissance est désintéressée et exclusive de tout désir d'appropriation. Elle consiste dans la contemplation de l'univers et de toutes les différences qui le remplissent, à se réjouir qu'il soit ce qu'il est, toujours nouveau, imprévisible et inépuisable. Quelle folie que de vouloir garder toujours pour soi l'usage et la disposition de ces biens dont l'essence est qu'ils sont offerts à tous : rien n'appartient à chacun que l'acte même par lequel il les fait siens. Quelle folie que de vouloir tout enclore en soi et tout retenir. Ce désir n'est applicable qu'aux biens de la terre : mais leur essence est de nous échapper toujours et du désir de les posséder procèdent tous nos maux. À moins que ces biens ne se forment que comme l'image et l'effet d'une certaine bassesse de nos désirs et que, lorsque nos désirs s'élèvent davantage, ils nous en délivrent.

Il y a des âmes mercenaires qui n'ont en vue que le profit et avec lesquelles toute communication est impossible. Car toute communication suppose un parfait désintéressement, qui est de regarder vers Dieu et non point vers les hommes.

Le désintéressement c'est l'indifférence, c'est le mépris à l'égard de tout ce qui n'est qu'à nous et qui nous limite. C'est de se jeter dans l'infini, ou de se confier à lui sans arrière-pensée, sans vouloir rien retenir. Et selon une remarque très ancienne, c'est tout quitter pour tout avoir.

On est tenté de dire que peu importent les besognes que l'on peut accomplir, pourvu que toutes les puissances de l'âme y trouvent leur emploi. Beaucoup consument toute la subtilité de leur esprit dans des tâches stériles qu'ils ont eux-mêmes choisies, dont il semble que ni eux ni personne ne tireront jamais profit. Faut-il admirer leur désintéressement ? Mais nul ne doute qu'ils ne poursuivent alors quelque satisfaction solitaire. Faut-il dire qu'ils se sacrifient ? Mais à qui ou à quoi ? Il semble au contraire qu'ils se donnent à eux-mêmes une fin privilégiée, qui ne vaut que pour eux, qui leur interdit de se sacrifier jamais. Il y a toujours un danger à choisir soi-même une forme d'occupation qui nous sépare des autres hommes et qui ne nous soit pas imposée par leur présence et par la situation même où la vie nous a placés. Car on dit : « Que la volonté de Dieu soit faite », mais elle ne peut être faite qu'en nous et par nous. C'est à nous de faire ce que Dieu veut.

Dans les relations entre les hommes on voudrait choisir aussi. On peut souffrir d'être repoussé et ne rien faire pour être accepté. Il suffit d'agir d'une manière désintéressée sans avoir de préoccupation à l'égard de l'accueil qui nous sera fait et qui sera alors tout ce qu'il doit être.

Supprimer le surlignage