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Il y a un instinct de proie qui pousse les êtres à s'asservir et à se dévorer. Et peut-être faut-il dire qu'il s'agit pour nous moins de l'abolir que de le convertir. Tant il est vrai que c'est à la nature qu'il faut emprunter toutes les forces dont il nous appartient précisément de faire un autre usage si souvent antagoniste. Ainsi prend naissance l'idée du sacrifice volontaire. Mais les extrêmes sont plus liés qu'on ne pense. Généralisez l'instinct de proie et le monde devient un charnier. Généralisez le sacrifice volontaire : il n'y a plus que des victimes à immoler.

On peut dire de presque tous les hommes que lorsqu'ils sont laissés à eux-mêmes ils sont à la fois bornés, brutaux, cruels et tristes. Ce qui nous arrive aussi à nous-mêmes, dès que nous sommes réduits à la nature. On ne sait pas si c'est la complaisance ou la révolte qui montre le mieux les chaînes où la nature nous retient. Mais s'ouvrir à la vie de l'esprit, c'est faire pénétrer en soi la lumière, la douceur, la bonté et la joie.

C'est que la sensibilité naturelle partage le monde en objets de plaisir ou de douleur, d'aversion ou de désir, tandis qu'il y a une sensibilité spirituelle qui fait jaillir de chaque chose et de chaque être une source d'amour et de joie.

Enfin beaucoup d'hommes pensent que le milieu n'a d'importance que pour les imbéciles qui ne font que le subir ou pour ces parties imbéciles de ma nature qui s'y plient naturellement. Mais c'est ce milieu où il plonge ses racines et qui nourrit son indépendance.

Il y a un milieu spirituel dans lequel se développent tous nos sentiments et toutes nos pensées, comme il y a un milieu matériel où se développent toutes nos actions. Il obéit à des lois subtiles, mais qu'il serait aussi périlleux de mépriser que les lois de la physique.

Le spirituel cherche des êtres purs, avec lesquels on soit toujours comme entre des initiés. Et l'on entend par initiés des hommes qui possèdent un secret. Mais ce secret est l'oubli de tout ce que l'on savait, une parfaite ouverture sur le présent tel qu'il nous est donné, une parfaite docilité à l'égard de toutes les voix intérieures dès qu'elles commencent à nous parler, et un clair regard sur le réel sans qu'aucune ombre ni aucune souillure vienne s'interposer entre lui et nous.

Ce sont les calmes qui vivent au milieu du calme et les tourmentés au milieu des tourments sans qu'on sache si c'est un effet de la nature ou de l'élection.

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