L'opposition que la conscience populaire établit entre l'égoïsme et l'altruisme renverse les fondements de la morale universelle : elle l'emporte infiniment en valeur métaphysique sur l'idée d'une justice ou d'une charité que je réclamerais pour moi-même au même titre que pour tous les autres et que l'on chercherait encore à justifier hypocritement par l'abominable idée d'un égoïsme bien entendu.
Si les deux vertus fondamentales sont la justice et la charité, comment pourrais-je sans devenir odieux les pratiquer à l'égard de moi-même ? Elles n'ont de sens que de moi à autrui ou d'autrui à moi. Et c'est cette parfaite réciprocité qui fonde l'union entre autrui et moi. La justice, c'est la relation que j'essaie de maintenir entre tous les autres êtres afin que chacun puisse sauvegarder sa propre existence et développer toutes ses puissances, sans qu'on puisse l'opprimer ni l'anéantir en le réduisant à n'être qu'un esclave, ou une chose, ou rien. La charité, c'est la relation vivante d'un être avec un autre être à qui il faut que je donne tout mon amour, comme Dieu même, afin de le soutenir dans l'existence. Et le ciment du monde, c'est que tous les hommes apprennent à appliquer la justice et la charité à l'égard des autres, sans jamais les réclamer pour eux-mêmes.
Il y a plus : étant l'origine de l'acte je n'en puis pas être l'objet. Et quand je me demande comment je dois agir à l'égard de moi-même, je fausse tous les rapports, je deviens un autre pour moi-même. Je tourne contre moi une puissance dont ce n'était pas l'emploi et je me perds en croyant me servir. Car je ne suis rien que cette puissance même de donner à autrui, qui fait que je m'accrois toujours de cela même que je lui donne et me diminue moi-même de tout ce que je lui retire pour me le donner. L'idée même d'une justice égale entre lui et moi abolit cette distinction fondamentale entre moi et l'autre, sur laquelle est fondée toute relation réelle entre les personnes. Elle suppose que je pourrais non point proprement faire du moi des autres un autre moi-même, mais de moi-même un autre que moi.
Et la vertu la plus pure que je puis pratiquer à l'égard d'un autre qui est la charité serait une dérision si l'on soutenait qu'il faut la pratiquer aussi à l'égard de soi-même. On en trouve une sorte d'odieuse caricature dans cette maxime où s'incarne l'égoïsme qu'on n'est bien servi que par soi. C'est le contraire de la loi d'amour et dans l'expression même d'amour de soi, le mot d'amour est déshonoré.