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Le problème prend toute son acuité lorsqu'on médite sur cette maxime classique que notre conduite à l'égard des autres hommes doit être identique à notre conduite à l'égard de nous-même. Il suffit donc que nous servions l'intérêt d'autrui comme nous servons notre intérêt propre. Les lois universelles de la conduite trouveraient là, non seulement une application particulière, mais leur fondement absolu. Mais les choses apparaissent bien vite sous un autre jour : si l'on considère chaque être comme naturellement égoïste, on peut imaginer facilement une loi en vertu de laquelle tous ces égoïsmes se limitent et se compensent. Seulement c'est toujours l'égoïsme qui parle. Je ne fais rien pour autrui, et, dans ces restrictions que je m'impose, c'est encore à moi-même que je pense, je conclus une sorte de pacte avec l'égoïsme d'autrui pour que mon égoïsme n'ait pas à en souffrir.

Tel n'est point le sens du commandement qui m'oblige à faire à autrui ce que je voudrais que l'on me fit à moi-même, à servir son égoïsme comme je sers le mien. Si l'égoïsme est un mal, serait-ce donc nous en guérir ou ne serait-ce pas y ajouter encore que de le cultiver et de le satisfaire à la fois en soi et chez les autres ? La seule chose qui compte en effet c'est que mon propre égoïsme se trouve converti en son contraire, qu'il se change lui-même en désintéressement. Cependant on se trouve ici en présence d'une transmutation des valeurs qui nous découvre sans doute le mystère de notre conduite à l'égard d'autrui. Tout d'abord je ne puis découvrir la présence d'un autre, m'intéresser à lui, entrer en communication avec lui qu'à partir du moment où je cesse de penser à moi, c'est-à-dire où je m'oublie moi-même. Ainsi c'est d'abord l'attachement que j'ai pour mon propre égoïsme, en me découvrant l'égoïsme des autres que je me représente à l'image du mien, qui me libère par une sorte de contradiction de l'égoïsme qui m'est propre. En transférant de moi à un autre la satisfaction de l'égoïsme il ne faut pas dire que je sers encore mon propre égoïsme : je le nie et je le transcende. Nous avons affaire ici à une admirable chimie mentale qui ne trompe pas notre sensibilité, mais dont notre intelligence ne parvient pas toujours à discerner les éléments : car celle-ci regarde toujours vers leur origine, elle ne comprend pas comment ils peuvent devenir à un certain moment autres qu'elle ne les a trouvés. Pourtant nous voilà au cœur même de l'existence, là où la nature se fond en esprit, où chaque moi trouve dans son lien avec un autre moi une libération à l'égard de lui-même, où, en appliquant à autrui la règle que je suivais pour moi-même, je lui donne une signification nouvelle qui la renverse et la transfigure.

Ce n'est pas parce qu'il est bon que je poursuive mon intérêt propre qu'il est bon que je poursuive aussi l'intérêt d'autrui. Ce qui est mauvais en moi quand je le cherche pour moi devient bon en moi (et non pas pour vous) quand je le cherche pour vous. Le bien que je vous fais est mon bien plus que le vôtre. Car vous pouvez l'accepter comme une satisfaction purement égoïste et que vous n'êtes pas capable de dépasser. Il est bon en tant qu'il vient de moi qui vous le donne et non de vous qui l'avez recherché pour en jouir.

Mais pouvons-nous admettre que de cette conversion intérieure je sois le seul bénéficiaire et qu'elle ne soit réalisée qu'aux dépens d'autrui dont je flatte et je nourris encore l'égoïsme ? Les choses sont plus belles encore. Car ce désintéressement à l'égard de moi-même que j'apprends lorsque je sers l'intérêt d'autrui, je l'apprends aussi à autrui, dès qu'il n'a plus besoin de défendre son intérêt et qu'un autre en a pris la charge : ainsi il ne faudrait pas penser que l'application d'une telle règle m'obligeant à servir l'intérêt d'autrui m'ennoblisse en l'avilissant. Car elle opère la même transmutation des valeurs en autrui qu'en moi. Le désintéressement inséparable de l'acte de donner, elle l'introduit encore dans l'acte de recevoir.

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