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On le voit bien quand on considère d'un peu près le devoir de justice. Il semble que l'on ait tout dit quand on a posé le principe que les hommes doivent être justes les uns à l'égard des autres et que l'on a défini la justice par une parfaite réciprocité. Mais les choses sont plus subtiles qu'on ne pense. Car on n'a jamais affaire à des êtres égaux et interchangeables, mais à un jeu de différences, à une architecture d'inégalités qui fait qu'à l'égard de l'autre chacun a un devoir unique à remplir et qui varie selon les circonstances, selon l'appel qui lui est fait et le pouvoir dont il dispose, selon ce qu'il est capable de recevoir ou de donner. Toute relation réelle entre deux individus vivants met en échec la justice abstraite, au lieu de la découvrir. Je sais bien que mon action n'est pure que si je n'attends rien en échange et que la vôtre ne l'est aussi que si elle n'aspire jamais à rendre. Mais la réciprocité parfaite donne à l'esprit une sorte de satisfaction théorique qui abolit le caractère unique de l'individu au profit de la vérité de la règle. Elle a un caractère de clarté apparente et d'impérieuse rigueur qui provient de sa ressemblance apparente avec certaines lois du monde matériel, en particulier avec la loi de l'égalité entre l'action et la réaction. Mais cela même devrait nous rendre méfiant. Car la matière n'est pas le modèle de l'esprit ; elle en est jusqu'à un certain point l'image, mais une image imparfaite et même retournée. Le principe de l'égalité entre l'action et la réaction c'est l'envers même de la relation entre les esprits ; il exprime la limite de leur communication et pour ainsi dire leur point de répulsion, là où ils sont assujettis à la matière selon certaines lois qui sont les mêmes pour tous.

Dieu, dit-on, agit toujours selon des lois générales. Il répand sa grâce, qui est son essence elle-même, sans acception de personne. Et on la compare à la pluie du ciel. Mais tout se passe pourtant comme s'il s'adressait à chaque homme nominativement, comme s'il faisait à chacun ce don qui ne convient qu'à lui seul. C'est ainsi qu'il faut nous conduire à l'égard des autres hommes. Et comme Dieu lui-même il faut et il suffit que nous soyons toujours tout entier présent à chacun d'eux sans rien retrancher de ce que nous sommes, pour que chacun reçoive de nous sans que nous l'ayons voulu juste ce dont il a besoin, c'est-à-dire la meilleure chose que nous puissions lui donner.

Chacun doit proportionner sa conduite vis-à-vis d'autrui à la différence qui les sépare comme chacun doit proportionner son action vis-à-vis des objets à la distance où il se trouve placé. Nul il est vrai n'est assez averti ni assez habile pour reconnaître dans tous les cas le parti le meilleur. Mais il y a une certaine simplicité qui dispense de tous les calculs et qui va bien au-delà.

Être toujours avec tous, c'est le moyen de ne jamais être avec aucun ; mais être toujours avec chacun, c'est le seul moyen pour être avec tous. Je ne veux point que chacun me traite comme il traite tous les autres êtres : je sens bien alors que pour lui je ne suis rien, mais si c'est moi qu'il rencontre je suis assuré qu'il ne peut être avec aucun autre comme il est avec moi.

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