Presque tous les hommes pensent qu'il y a une règle générale de conduite valable pour toutes les circonstances et pour tous les êtres. C'est là ce qu'on apprend dans les écoles, au catéchisme et que promulgue la société. Mais dans la vie les choses se passent tout autrement. Car je ne connais et il n'y a dans le monde que des individus ou des cas. C'est à eux que mon action doit toujours exactement convenir ; c'est pour eux qu'elle est faite. Bien loin de dire que je possède d'avance une règle qui viendrait s'interposer entre un homme et moi et m'empêcher d'obtenir avec lui aucun contact immédiat et vivant, il faut dire, non pas seulement que le propre du jugement comme de l'amour, c'est de discerner dans chaque cas les différences particulières qui m'obligent à infléchir son application, mais encore que toute action est unique et privilégiée, qu'elle n'a de sens qu'à l'égard de tel être à tel moment et dans telles circonstances, et que c'est là seulement qu'elle pénètre au cœur du réel, qu'elle opère entre lui et moi une rencontre réelle, qu'elle nous engage l'un et l'autre et entre dans notre destinée.
Dira-t-on que c'est après coup que je généralise ? Mais je ne pense jamais à le faire. Et à quoi cela pourrait-il servir ? Dira-t-on que je découvre le général dans le particulier ? Oui sans doute. Mais qu'entendons-nous par le général ? Non point l'abstrait, alors, mais cette présence éternelle de Dieu dont chaque parcelle du monde est pour moi une révélation.
Le danger d'appliquer à tous les hommes une règle universelle, c'est de les dissocier de leur nature proprement individuelle et de la situation dans laquelle ils se trouvent engagés, soit pour les transporter dans un monde abstrait et irréel où tous les êtres se répètent, c'est-à-dire cessent d'exister, — soit, plus souvent encore, pour exiger qu'ils me ressemblent et les juger seulement sur cette ressemblance qu'ils ont avec moi. Mais il n'y a qu'une règle universelle, c'est pour tous les êtres de découvrir et de mettre en œuvre ce qu'il y a en chacun d'eux d'unique et d'incomparable, de manière à ce qu'il s'accorde avec ce qu'il y a d'unique et d'incomparable chez tous les autres êtres, au lieu de le nier et de le combattre.
Il faut se méfier non pas seulement des règles universelles mais de ce besoin d'universalité dont témoignent tant de consciences. C'est le moyen le plus sûr pour séparer radicalement tous les êtres les uns des autres et tout d'abord chacun d'eux de lui-même.
On ne légifère que pour les autres et non point pour soi ou pour soi quand on se considère soi-même comme un autre. Mais il faut peut-être aller plus loin et dire que toute loi est une loi des corps et que si on parle des lois du vouloir c'est encore pour assujettir le corps par le moyen du vouloir à un ordre universel comparable à l'ordre de la nature et qui le prolonge.