Il faut distinguer entre celui qui accueille sans effort toutes les rencontres et qui a des amis innombrables, celui qui ne connaît qu'une amitié unique où se prolonge son propre dialogue intérieur, celui qui est tout amour et s'épanouit dans le don qu'il reçoit, enfin celui qui reste enfermé dans son propre secret tantôt avec sa misère (c'est-à-dire avec lui-même) tantôt avec sa grandeur (c'est-à-dire avec Dieu).
On dit parfois qu'il faut mettre l'amitié au-dessus de l'amour parce qu'elle n'a plus besoin des servitudes du corps. Mais c'est aussi ce qui lui manque car là où le corps n'est pas présent l'être n'est pas présent tout entier ; il semble qu'il ait quitté la terre ; il garde, il retient pour lui seul ce qui le limite et ce qui l'asservit. De deux faiblesses qui s'avouent l'une à l'autre il naît une force qui nous enivre. Mais il y a peut-être un point où l'amitié et l'amour viennent se confondre c'est quand la beauté du corps parle un langage si pur que l'esprit seul est capable de l'entendre.
Le mal de la vie, c'est moins comme on le dit l'impossibilité où nous sommes de rompre notre solitude que d'en réaliser la perfection, c'est-à-dire d'être tout à fait nous-même dans nos purs rapports avec Dieu. Dès que nous sommes avec les autres nous ne connaissons plus que des compromis et des blessures. Celui que nous appelons un ami, c'est celui qui nous rend miraculeusement à notre solitude. Il nous oblige toujours à la retrouver, à y rentrer. Il la protège. Il est là comme s'il n'était pas là. Et il faut qu'il soit là pour que nous éprouvions que nous sommes seul. On parle du lien que l'amitié crée entre les hommes. Il serait plus vrai de dire qu'elle dénoue tous les liens qui nous enchaînent aux autres hommes, à celui qui est là et que nous nommons notre ami et enfin à nous-même. Notre liberté est désormais désentravée. Elle ne l'est que dans son rapport miraculeux avec une autre liberté. Nul ne songe à agir sur l'autre ni à rien sacrifier à leur accord. Et sans l'autre, aucune d'elles ne serait tout à fait elle-même. Chacun de ces deux êtres dilate sa propre vie intérieure sans aucun souci de l'autre : la merveille c'est qu'il se produit entre eux une rencontre qui dépasse toutes les aspirations du désir ou les efforts du vouloir. Rien ne compte pour l'un ni pour l'autre que la vérité de lui-même qui est sa propre essence individuelle qu'il semble découvrir à l'autre par sa seule présence sans qu'il en ait le dessein.