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Il ne peut y avoir d'amitié véritable qu'entre ceux qui ont foi dans les mêmes valeurs. Mais il subsiste entre eux une grande différence car ils n'en reconnaissent pas tous la présence avec la même subtilité ni dans les mêmes choses. Ils cherchent tous avec elle une rencontre idéale qu'ils n'obtiennent presque jamais. Mais c'est en la poursuivant que leur amitié dure et se fortifie.

Quand le bien que je recherche pour moi vous retire le bien que vous recherchiez pour vous, c'est un bien mauvais signe. Nous sommes alors ennemis. Et ce que nous recherchions vous et moi ne mérite pas le nom de bien. Mais quand le bien que je poursuis coïncide toujours avec le bien que vous poursuivez, ou plus justement encore s'accorde avec lui et semble le servir, alors nous sommes amis, même sans savoir que nous le sommes. Car l'amitié est au-dessus de vous et de moi. Elle crée entre nous une vie commune qui, en chacun de nous, fortifie et épanouit notre vie propre.

Pour savoir dans chaque cas ce que nous devons penser et ce que nous devons faire, il n'est pas inutile de sortir parfois de soi et de se demander comment pourrait agir celui de nos amis qui, dans les minutes les plus lucides de notre vie, nous a paru ressembler le mieux à ce que nous voudrions être.

Il semble que le propre de l'amitié, ce soit de former de deux êtres séparés un être nouveau dans lequel cette séparation semble abolie, bien qu'elle subsiste pourtant, mais seulement comme l'instrument d'une union invisible et secrète qui est comme l'effet de leurs différences mêmes. Ainsi on voit deux choses de forme très complexe et en apparence très éloignée se réunir en une seule de telle manière que leurs bosses et leurs creux s'emboîtent et se répondent. Cependant il y a encore quelque chose de trop statique dans une telle image. Deux êtres qui s'aiment sont loin d'avoir une forme préexistante et achevée : ils n'ont point à s'adapter l'un à l'autre tels qu'ils sont. Chacun d'eux en effet contribue à la création de l'autre. Vous voyez dans le monde ce que je n'y vois pas et que je n'y verrai que par votre intermédiaire. Vous mettez en jeu certaines puissances cachées que je découvre en moi quand vous les exercez. Qu'y a-t-il de plus en vous et en moi que ces possibilités mystérieuses qu'il me faut amener à la lumière du jour pour savoir que je les possède et devenir capable de les employer ? Chacun des deux est pour l'autre un médiateur entre lui-même et lui-même. Aussi longtemps qu'il est seul il use des pouvoirs dont il a appris à disposer ; mais un ami est comme Dieu même qui ne se découvre à lui que pour lui donner toujours quelque pouvoir nouveau, c'est-à-dire quelque grâce nouvelle.

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