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Quel que soit l'être qui est devant nous, quelle que soit la distance qui nous en sépare et les blessures mêmes qu'il peut nous faire, il faut faire taire tous les ressentiments et toutes les critiques. Il faut évoquer en soi une amitié absente, une amitié possible, il faut nous demander ce que nous ferions à son égard s'il était notre ami. Car tout homme peut l'être. Et que ne supportons-nous pas d'un ami ? Ce qui est blessure quand il vient des autres est loyauté quand il vient de lui.

Il n'y a qu'une règle à l'égard de tous les autres hommes, c'est de considérer chacun d'eux comme un ami possible. Il n'y a point de doute qu'il puisse le devenir pourvu que nous pénétrions tous deux assez loin dans une intimité qui nous est commune. Mais il n'y a qu'en Dieu, c'est-à-dire au Paradis, que cette intimité soit sans voile. À mesure que je m'en rapproche davantage, dans cette existence même qui m'est donnée, il n'y a pas d'être qui ne cesse d'être pour moi un étranger et dont je ne sente que dans la source même où il puise, il ne fait qu'un avec ce que je suis.

Il n'y a point d'homme dans le monde qui ne puisse devenir un ami avec qui je puisse entrer dans une intimité qui nous est commune. Car dans tout homme il y a le tout de l'homme où chacun modèle l'ami qu'il veut avoir et qui n'existe que pour celui qui sait l'en faire surgir. Ainsi, en amitié, l'individuel et l'universel sont si étroitement unis que nous pouvons donner une juste place à la séparation et à l'option sans porter aucune atteinte à cette fraternité humaine qui fait de tout homme un ami possible.

Il serait vain de vouloir que tout homme devint pour nous un ami réel, mais nous ne le traitons comme il faut que si nous découvrons en lui un ami possible.

Que tout homme soit à l'égard de tout autre homme un témoin ou un médiateur, cela suffit sans doute pour les arracher tous deux à l'anonymat des relations quotidiennes, pour les éveiller à la pensée d'une amitié possible et déjà à une amitié qui commence.

Nous devons régler nos relations avec les autres hommes selon ce double principe de conduite : agir à l'égard de notre meilleur ami selon des maximes que nous voudrions pratiquer à l'égard de tous les hommes qui n'y répondent pas toujours, et agir à l'égard de chaque homme, à l'égard du prochain, c'est-à-dire du passant, comme nous agirions à l'égard de notre meilleur et unique ami.

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