On dit que les hommes se rapprochent les uns des autres par la communauté du savoir. Mais ce n'est pas vrai ; le savoir ne nous rapproche que de l'objet. Et il peut m'éloigner de moi-même aussi bien que d'autrui. Il ne suffit pas à créer cette communication réelle qui oblige chacun d'eux à la découverte de la partie la plus intime de lui-même et en ouvre l'accès à un autre être : il y faut l'amour.
Nul ne peut se connaître aussi bien qu'il peut connaître un autre homme lorsqu'il le considère avec l'esprit de charité et qu'il ne pense qu'à le servir.
Il ne suffit pas que je vous respecte, il faut à la fois que je vous respecte et que je vous aime. Et pour cela, il faut non seulement que j'accepte que vous soyez ce que vous êtes mais que je m'en réjouisse. Je ne suis véritablement uni à vous que si je vous découvre tel que vous êtes, que si je veux que vous soyez un être dans le monde non pas semblable à moi mais autre que moi. Et celui qui cherche toujours des choses nouvelles à la surface de la terre n'a qu'à ouvrir les yeux devant les êtres qui l'entourent et qui lui sont en apparence les plus familiers. Il s'aperçoit vite qu'il ne connaît que leur corps, leur comportement tout extérieur qui ressemble au sien propre ou du moins y répond. S'il était capable de traverser ces écrans, il découvrirait au-delà un être secret qui ne cesserait de produire en lui de l'étonnement et de l'admiration. Il est impossible qu'auparavant je puisse sentir que je suis uni à lui et que je l'aime. Ce qui fait que je l'aime, c'est qu'il me révèle toujours de nouvelles raisons de l'aimer : l'amour, c'est la découverte d'un autre être, c'est-à-dire d'un infini qui ne s'épuise jamais.
Il n'arrive pas toujours que l'on aime celui que l'on recherche et que l'on admire. Il suffit que près de lui on se sente vivre et grandir. Mais l'amour demande autre chose : il demande une intimité réciproque, une solitude rompue et que l'être d'autrui soit mis par nous et en nous au-dessus de notre être propre.