Ainsi, on peut établir une sorte de comparaison entre la relation de la connaissance à l'égard des choses et l'amour à l'égard des personnes. L'amour est dirigé vers un autre être qui n'est pas nous comme la connaissance est dirigée vers un corps qui n'est pas le nôtre. Ainsi, l'amour de soi que l'on appelle quelquefois égoïsme est parallèle à la connaissance de soi. Et comme celle-ci n'est pas une connaissance véritable, l'amour de soi n'est pas un véritable amour. Et comme on dit que la connaissance de soi replie toutes les autres connaissances vers son propre foyer, il en est ainsi de l'amour de soi : et comme il n'y a de connaissance de soi que par la connaissance du monde, il n'y a d'amour de soi que par l'amour des autres. Seule la connaissance du monde est capable d'enrichir l'idée que nous avons de nous-même ; seul l'amour des autres peut nous rendre heureux et atteindre le but que poursuit l'amour de soi. Et comme il faut cesser de penser à soi pour connaître le monde, c'est presque la même chose de s'oublier soi-même et d'aimer les autres. Il faut le même désintéressement pour connaître que pour aimer. Et comme la connaissance du monde est altérée dès qu'il s'y mêle la moindre opinion qui vient de soi, ainsi l'amour d'autrui succombe dès qu'il s'y mêle la moindre arrière-pensée à l'égard de soi. La connaissance la plus parfaite échappe à la méthode et aux règles : c'est une illumination, une évidence qui m'est apportée. Mais l'amour aussi échappe à la volonté et au calcul ; je le reçois comme un don qui me surprend et qui me comble.
Je ne connais les autres hommes, je ne crois réellement à leur existence qu'à proportion de l'amour que j'ai pour eux. Ce qui est vrai à la limite de la connaissance que j'ai de Dieu et même de la croyance que je puis avoir dans son existence. Dieu qui est amour disparaît du monde là où manque l'amour. Au contraire, l'amour le trouve toujours devant lui, il le porte toujours en lui. On n'aime qu'en Dieu et par Dieu. Ainsi on peut dire que l'amour est réellement créateur de son objet : il est la substance même de l'objet aimé. Son rôle est de faire être les âmes comme les corps. Ainsi la vie spirituelle est un unique secret qui est indivisiblement le secret de Dieu et le secret commun de chacun et de tous.