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Le propre de la connaissance c'est de s'appliquer seulement aux choses en tant qu'elles sont là présentes devant moi comme déjà faites, déjà réalisées. Et l'on pourrait dire que connaître, c'est transformer toute réalité en chose. Aussi n'y a-t-il pas proprement de connaissance des personnes, ni de soi, ni d'autrui. Car une personne est un être instable qui ne cesse de se faire lui-même, dont la réalité est toujours en suspens et qui, par la liberté dont il dispose, dépasse toujours ce qu'il était et déçoit sans cesse toutes nos prévisions. Une personne, c'est seulement un jeu de puissances dont l'exercice dépend d'un acte qui n'est rien avant de s'accomplir. Tout au plus peut-on dire que ces puissances ont besoin des choses pour s'exercer de telle sorte que la connaissance des choses est comme un vaste miroir dans lequel nous apprenons à connaître toutes les puissances qui sont en nous.

La connaissance des autres semble parfois plus aisée que la connaissance de soi. Car celle-ci ne peut pas immobiliser cette liberté par laquelle à chaque instant je change ce que je suis. J'y réussis plus facilement quand il s'agit d'autrui, qui est hors de moi, dont je ne dirige pas les mouvements et que je puis plus aisément transformer en chose. Mais que je le fasse, c'est là un mauvais signe. Et celui qui cherche trop délibérément à connaître autrui, c'est toujours pour l'utiliser à ses propres fins. Ou bien il vise dans cette connaissance une satisfaction qui ne va jamais tout à fait sans malignité. Mais les autres pas plus que moi ne sont des êtres déterminés et circonscrits. Ce sont comme moi des possibilités pures, les foyers d'une activité toujours nouvelle et non point des mécanismes qui se répètent toujours. Il y a en eux sans doute des parties pétrifiées et mortes mais qui leur appartiennent à peine. Il faut avoir assez de charité pour ne pas vouloir les y réduire. Et l'on voit bien toute la différence qu'il y a entre des êtres dont l'existence est toujours vivante et participante et des objets de connaissance auxquels le regard s'applique et qui peut saisir ce qu'ils sont parce qu'il ne sait rien de l'acte par lequel ils se font.

Le danger, c'est de considérer toujours à la fois les autres hommes comme des choses et de ne plus voir en moi-même qu'une chose qui est en relation avec d'autres choses. Mais le propre de l'amour, c'est de restituer en tout instant à vous et à moi et par la relation même qu'il établit entre vous et moi, une existence spirituelle et une dignité personnelle.

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