Bien que l'amour engendre toujours l'amour et la haine la haine, on est tenté parfois de se demander si dans le parfait équilibre du monde où toutes les choses s'égalisent, et pour qu'il ne soit pas rompu, il peut exister un seul mouvement d'amour qui ne suscite pas quelque part une haine qui cherche à l'abolir, s'il existe un seul mouvement de haine qui ne suscite pas quelque part un amour qui cherche à le réparer.
La haine et l'amour sont deux contraires. Et c'est pour cela que l'on passe souvent de l'un à l'autre. Ainsi il arrive que le oui qui sent sa faiblesse se convertisse en non : mais c'est l'aveu de sa défaite, comme la plus grande victoire et la plus rare, c'est que le non se convertisse en oui. Mais il y a un amour qui est au-delà de l'amour et de la haine, transcende ces deux contraires et montre dans l'amour qui a la haine pour contraire un amour encore insuffisant et imparfait qui rencontre en elle ses limites et qui fait de la haine elle-même une volonté d'amour toujours impuissante et toujours déçue.
Il est donc dans la destinée de l'amour d'absorber en lui la haine. Et c'est encore le besoin et l'impuissance d'aimer qui ne laisse plus subsister dans l'âme que la haine comme l'ombre immense de l'amour.
En cherchant à s'entre-détruire, les êtres cherchent à détruire leur existence séparée. On a vite fait de dire que chacun aspire à demeurer seul sur les ruines du monde. Mais c'est là peut-être une illusion. Car dans cette lutte chacun est toujours prêt à périr. Ce qui pourrait témoigner chez tous les deux d'une volonté secrète d'abolir leurs limites, c'est-à-dire de s'unir.