La source de tous nos malheurs réside dans la haine, non pas seulement en tant que nous en sommes l'objet, mais en tant que nous l'éprouvons nous-même à l'égard d'autrui. Celui qui saurait en abolir les racines serait parfaitement heureux. Mais il n'y parviendra sans doute jamais, et en attendant la sagesse est d'en connaître et d'en accepter la présence du fond des autres et de soi.
Il arrive, il est vrai, que le mal soit souvent un effet de l'amour-propre ou de l'égoïsme plutôt encore que de la haine. Mais alors il engendre lui-même la haine à la fois pour se justifier et pour se venger.
La haine produit la haine et en apparence la justifie, au nom du principe que le semblable produit toujours le semblable. Et le paradoxe le plus triste, c'est que celui qui ne hait pas est pourtant toujours le plus haï.
Mais le pire dans la haine dont je puis être l'objet, c'est qu'elle produit en moi cela même qu'elle me reproche souvent si injustement. Comment n'en serait-il pas ainsi ? Tout reproche que l'on peut me faire me donne une sorte d'insécurité et éveille en moi une pensée, une intention que peut-être je n'avais jamais eues. Toute la nature humaine est en moi, et il suffit de la moindre suggestion pour que je découvre en moi et commence à rendre réel ce mal même dont on me soupçonne.
Il y a différentes attitudes possibles à l'égard de la haine dont on est l'objet. La tristesse ou bien la colère, qui sont des effets de l'amour-propre, mais alors cette haine que nous recevons éveille encore une autre haine qui lui répond, c'est toujours la nature qui parle, — l'indifférence qui est plus méritoire parce qu'elle maîtrise déjà l'amour-propre, alors la haine semble amortie, mais ce n'est qu'une illusion ; elle cesse de nuire mais on ne lui ôte pas son venin qui parfois s'enflamme davantage, — la bienveillance ou la bonté qui la convertit, et qui se fonde sur le sentiment que nous la méritons et sur le service qu'elle nous rend en nous empêchant de nous enorgueillir.
Il est difficile de ne pas haïr ses ennemis, plus difficile encore de n'être point irrité par la haine qu'ils nous vouent, incomparablement plus difficile de penser que ce qu'ils haïssent en nous, c'est quelque mal qui en effet s'y trouve et que nous avons beaucoup de mal à reconnaître. Mais le plus difficile de tout, c'est de les aimer.
Les uns reconnaissent que les hommes sont méchants : mais ils désespèrent qu'il en soit autrement : ils se résignent à les imiter en retrouvant en eux les mêmes instincts ; ils finissent par y céder par lâcheté ou par crainte d'être dupes. Quelques-uns ne se laissent pas ébranler par les méchants : ils savent leur opposer une surface parfaitement lisse, mais parfaitement dure sur laquelle les coups n'ont pas de prise mais glissent ou rebondissent. Les plus rares s'obligent à faire effort afin de surmonter la haine en eux-mêmes et en autrui, et de la convertir. Mais c'est là la tâche la plus dure et que l'on ne tente pas toujours.
Comment haïrait-on encore les méchants quand on s'est aperçu que les méchants sont aussi des malheureux ? Ainsi il faudrait avoir de la commisération pour ceux qui nous haïssent sans le leur faire sentir pourtant et sans y mêler une ombre de mépris : et on réussirait peut-être à les apaiser si on éprouvait pour eux un peu d'amour.