Nos ennemis justifient facilement leur haine parce qu'ils paraissent s'en prendre à la partie la plus mauvaise de notre nature, à nos erreurs et à nos fautes. Mais ce n'est là qu'un prétexte dont leur haine se couvre. Car c'est la partie la meilleure de moi-même qui est l'objet véritable de leur haine, et moins encore le bien qui est en moi que le fait qu'il est en moi. Ainsi on peut dire de toute haine qu'elle a la forme de la jalousie.
Comment haïrait-on les défauts des autres : on ne peut que les plaindre, et il arrive qu'ils servent notre vanité. Les vices que nous leur voyons trouvent en nous beaucoup de complaisance, soit parce qu'ils nous manquent, et que nous éprouvons alors une sorte de gratitude à l'égard de ceux qui les possèdent de nous donner sur eux le sentiment de valoir mieux qu'eux — au moins sur ce point — soit parce qu'ils servent par leur exemple à excuser les nôtres et qu'ils créent ainsi entre eux et nous une sorte de fraternité. On ne hait que leurs qualités : on se sent incapable de les acquérir, elles sont pour nous un reproche de tous les instants.
Mais, quand on hait un autre être pour ses qualités, ce sont ses défauts que l'on allègue contre lui, de telle sorte que la haine qui est toujours mauvaise paraît toujours légitime, même à celui qui en est l'objet. Quand un autre me hait, je ne puis jamais être assuré que ce ne soit pas pour quelque bonne raison. Ainsi la haine plaide toujours pour Dieu qu'elle cherche toujours à venger. C'est en son nom qu'elle condamne les autres ou qu'elle nous condamne quand elle se tourne, comme il arrive, contre nous-même. On met le devoir, la valeur et Dieu même en cause pour justifier les haines les plus fortes. Mais c'est quand elle invoque les motifs les plus justes qu'elle a le plus de fiel : à travers moi, c'est Dieu même qu'elle vise.
Haïr un autre être, ce n'est pas haïr le mal que l'on voit en lui et qu'on ne saurait haïr que par amour pour l'être lui-même. Pour haïr celui-ci, il faut se réjouir du mal qui l'afflige, aimer le mal dont il souffre ou qui le dégrade. Il faut d'abord haïr le bien qui est en lui et que l'on voudrait détruire : car il aiguise la haine en la rendant sans excuse. Ainsi le lâche n'admire pas le héros, sinon dans la mesure où c'est l'admiration qu'il a pour lui qui fortifie sa haine et qui la nourrit. Au contraire, aimer un autre être, c'est aimer en lui à la fois le bien qu'il possède et le bien qu'on voudrait lui donner et qui, en s'incorporant à lui, le rendrait de plus en plus digne d'être aimé. Ainsi, la haine et l'amour cherchent également dans le bien et le mal, mais en sens inverse, les moyens de se justifier et de s'accroître indéfiniment.
Mais aimer un autre être dans ce qu'il a de mauvais et le détester dans ce qu'il a de bon, ce sont là seulement deux formes différentes de la haine : l'apparent amour du mal n'est qu'un moyen de s'en défendre, ou d'en devenir complice, mais non point un amour véritable.
Lucifer n'aime pas les méchants : il jouit en eux de sa propre haine et d'y précipiter tous ceux qu'il a réussi à séduire. Ainsi la communauté de la haine ne fait pas l'amour. C'est seulement par une sorte de contradiction que l'on peut imaginer qu'il y ait de l'amour entre les démons, car chacun d'eux ne peut aimer dans un autre que le mal qu'il voit en lui, ce qui est l'essence même de la haine.