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Mais l'individu, en tant qu'il se distingue et s'affirme comme tel est toujours un objet de haine, non point tant de la part d'un autre individu, qui revendique avec lui et souvent contre lui les mêmes avantages, que de la part du « commun » qui repousse la séparation et voudrait abolir dans le monde tout ce qui porte le caractère de l'originalité et de l'indépendance. Mais les choses ici sont si étroitement liées que l'on peut dire indifféremment que c'est l'individualité, c'est-à-dire la séparation, qui engendre la haine, et que c'est la haine qui engendre à la fois la séparation et l'individualité.

Les hommes les plus haïs sont ceux qui se distinguent le mieux non pas tant de nous-même, que de la foule avec laquelle nous voudrions les confondre. Ce sont les individualités les plus accusées et dont nous savons qu'en aucun cas elles ne nous céderont d'un pouce. Car nous ne réussissons ni à les faire entrer dans notre jeu, ni à entrer nous-même dans ce jeu supérieur où elles se meuvent et où elles n'ont besoin ni de partenaire, ni de témoin.

Nous haïssons toutes les formes de la supériorité parce qu'elle nous humilie. Nous refusons de la reconnaître. Nous cherchons toujours à la nier ou à la détruire. Car elle exige toujours l'aveu du peu que nous sommes, et que nous ne voulons jamais faire, un acte d'admiration ou d'amour qui nous coûte toujours à accomplir.

Mais on déteste plus encore les autres hommes pour les dons qu'ils possèdent que pour les vertus qu'ils ont pu acquérir. Car celles-ci on peut espérer que notre volonté est capable de les obtenir, mais non point ceux-là. Voyez l'exemple de ce pauvre Mozart, si haï parce qu'il était charmant, parce qu'il était heureux. C'est ce que les hommes pardonnent le moins.

Il faut bien que ceux qui se trouvent démunis de tout s'attaquent pour essayer de les rendre malheureux et de leur montrer leur faiblesse à ceux qui ont reçu toutes les faveurs de la nature ou de la fortune, car autrement ceux-ci seraient trop heureux ; les dons qu'ils ont reçus les mettraient toujours dans une sorte d'ivresse dont ils ont besoin qu'on les réveille. Et ceux qui en prennent la charge obtiennent une sorte de compensation dans la joie amère qu'ils éprouvent à troubler un bonheur qui paraissait jusque-là si assuré et si tranquille.

Le propre d'un grand esprit, c'est la puissance même avec laquelle il participe à l'infinité de l'Être, de telle sorte que non seulement il est imité et envié dans tout ce qu'il possède, mais que, faisant saillir en même temps tout ce qui lui manque, il le suggère ainsi à d'autres, qui s'en servent pour le combattre et le haïr.

Mais il ne peut plus en être blessé, car il n'a pas assez d'amour-propre pour en sentir la pointe.

Malebranche cite ce proverbe terrible : Veritas odium parit. Il faut que tout homme qui témoigne en faveur de la vérité soit persécuté : car c'est l'opinion, c'est-à-dire l'erreur, qui domine le monde. Mais il faut qu'il accepte la persécution comme un témoignage que le monde lui rend. L'applaudissement au contraire doit l'inquiéter et lui faire penser non pas qu'il a su imposer ou communiquer la vérité, mais que la vérité, telle qu'il l'entend, ne diffère pas de l'opinion la plus fausse et la plus commune.

Cependant toute valeur se reconnaît comme la vérité à la puissance même de la haine qui ne cesse de la poursuivre. Il y a toujours une haine qui est prête à éclater contre la lumière, le bonheur, la force, toutes les formes de la réussite ou de la grandeur. Car ce sont les sources ou les effets de l'amour. Et la haine la plus profonde et la plus tenace est la haine de l'amour ; si elle pouvait aimer, elle n'aimerait que la haine, du moins est-elle toujours prête à faire alliance avec elle contre l'amour.

Et le poète du psaume ne pense qu'à cette haine dont il est l'objet quand il demande que Dieu le délivre. Les apôtres étaient eux aussi les hommes les plus haïs. Et on lit dans l'Éternelle Consolation (I,i) : « Jésus-Christ eut des adversaires et contredisant et tu veux toutes gens avoir tes amis et bienfaiteurs. De quoi sera ta patience couronnée, si contre toi ne vient aucune adversité ? »

Un dieu parmi les hommes est toujours voué à être crucifié. Et il semble qu'il se soit donné à lui-même un corps pour être capable de l'être. Car sa sensibilité ne cesse d'être déchirée ; elle souffre jusqu'à l'épuisement. Il ignore toutes les règles que les hommes se sont données, il les transgresse et passe toujours au-delà. Il est pour chacun d'eux un reproche vivant qu'il faut bannir de la terre et obliger à regagner le ciel.

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