Il y a entre les hommes de telles différences de nature et de niveau, et même de telles contradictions mutuelles que chacun doit accepter de n'être pas compris et même d'être haï. Il n'y a point d'homme qui puisse éviter de l'être. Comme on le voit dans la faune animale, chaque type d'existence engendre les ennemis qui lui sont propres. Aussi, tout effort que nous faisons pour nous concilier nos ennemis et pour les adoucir, l'estime même ou l'admiration que nous pouvons leur montrer ne font qu'aiguiser leur haine et empirer notre sort. Il faut que cela vienne d'eux et non point de nous. Et on ne doit jamais oublier le mot terrible de Rousseau que le monde est plein de gens qui me haïssent pour tout le mal qu'ils m'ont fait.
Dira-t-on que l'on ne choisit pas ses ennemis, qu'on se contente de les subir ? Mais ce n'est là qu'une apparence. On les choisit à son insu. Car leurs attaques visent en vous l'être que vous êtes, et en allant plus profond, l'être que vous vous plaisez à être, c'est-à-dire que, à chaque instant, vous choisissez d'être.
Il faut donc avoir des ennemis. Autrement on n'est rien. On manque de ce relief qu'ils cherchent justement à aplanir. Mais nos véritables ennemis, les seuls avec lesquels nous devions nous mesurer, sont ceux qui sont à notre hauteur. Et tout le monde sait qu'il n'est pas vrai qu'il faille toujours mépriser ses ennemis, mais qu'il est difficile de trouver toujours des ennemis dignes de soi.
Il y a de la lâcheté à ne pas combattre ses ennemis. Car ils sont les ennemis non pas seulement de nous-même, mais en nous-même de ce que nous avons, de ce que nous voulons de meilleur. Autrement, et s'ils cherchaient à détruire en nous le pire, ce seraient nos amis et non pas nos ennemis. Il est beau de reconnaître le caractère fatal de la lutte, de l'accepter comme un devoir que nous avons à remplir, mais sans y employer aucune haine. C'est pour cela que Lagneau dit qu'il faut « être uni à Dieu et combattre ses ennemis pour Dieu et jamais pour soi ».
Il ne faut donc pas penser que l'on puisse, jamais abolir la haine. Elle est inséparable de l'existence. Car tout être, dans la mesure où il ne reste pas dans le silence de sa propre possibilité, où il manifeste ce qu'il est ou ce qu'il veut être, commence à occuper une place dans le monde dont il y a toujours un autre être qui cherche à le chasser. Il n'y a pas d'existence qui, dès qu'elle s'affirme, ne cherche à envahir le monde : elle est une participation au tout, qui cherche à égaler le tout et ne peut s'assigner à elle-même aucune mesure. Elle ne rencontre autour d'elle que d'autres formes d'existence qui la nient et qu'elle nie. Elle ne peut faire aucun pas sans que des ennemis naissent partout autour d'elle.