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Le propre des hommes de l'âge de fer, c'est de se haïr, selon Hésiode. Mais c'est un âge qui commence avec la naissance de l'homme et qui ne se termine qu'avec sa mort. Peut-être faut-il dire que les hommes sont ennemis les uns des autres dans les parties animales de leur nature, qui sont inséparables de l'instinct et du corps. Ce sont celles par lesquelles notre vie se manifeste et même auxquelles il faut la réduire si on la considère comme s'identifiant avec la nature. Adam portait dans sa semence toute la postérité de Caïn. Mais si Abel est la figure de l'esprit il se passait par contre de postérité. Car la partie spirituelle de l'homme est invisible et secrète, fragile et toujours menacée. Il faut toujours la régénérer et la ressusciter ; et si on la considère comme la fleur la plus exquise de la nature elle vit pourtant à ses dépens et doit sans cesse la consumer.

L'origine de la haine est beaucoup plus profonde et plus métaphysique qu'on ne pense. Il y a une haine profonde et irréductible qui naît dans un être à la vue d'un autre être dont la seule présence dans le monde semble condamner la sienne. Alors il cherche à le détruire. C'est un effet de l'instinct de conservation. La haine est l'effet de cette séparation qui voudrait ériger le moi en absolu et qui, ne pouvant y parvenir, convertit en rage son impuissance et cherche à anéantir toute existence qui le limite ou qui lui fait obstacle. C'est pour cela qu'il y a des hommes qui haïssent non pas seulement tous les hommes mais l'univers entier et tout ce qui le remplit.

Il y a ainsi une volonté destructrice qui est inséparable de l'action humaine. Elle s'applique à tous les objets qu'elle rencontre devant elle et qui limitent son libre jeu. L'enfant est impatient de détruire son jouet et le conquérant l'œuvre des siècles, le blasé de disqualifier tous les sentiments et le sceptique toutes les idées. Que d'hommes ainsi, devant tout ce qui se montre ou tout ce qui s'affirme ne pensent ni à le comprendre ni à l'admirer, mais à le diminuer ou à l'anéantir. Ce qui apparaît mieux encore dans cette sorte de frénésie avec laquelle on cherche à faire disparaître la vie partout où on la voit surgir, comme si la vie revendiquait partout son indépendance contre la volonté de l'homme et lui disputait toujours une part de son domaine.

Le propre de la force n'est-il pas souvent d'aller jusqu'à créer les ennemis mêmes qu'elle cherche ensuite à détruire ? Mais il y a une autre force qui est spirituelle et qui peut détruire aussi l'ennemi mais parce qu'elle le change en ami.

On connaît le terrible proverbe de l'arabe : « la forêt précède l'homme, le désert le suit », la forêt où se multiplie toute la vie de la nature, le désert où l'homme est toujours seul. Mais le proverbe arabe peut être transfiguré : en faire une application à la vie spirituelle, c'est convertir à tout moment de l'existence notre société de chacun avec les autres en une solitude de tous avec Dieu.

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