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Ce ne sont pas les sentiments que j'éprouve à l'égard d'autrui, ce sont ceux qu'il éprouve à mon égard qui constituent pour moi des chaînes, tantôt parce que je me sens incapable d'y répondre, tantôt parce que je ne réussis pas à m'en passer. Dès qu'ils subissent la moindre altération apparente, ils me jettent dans l'inquiétude par un effet de la vanité, par la rupture d'une habitude, par la perte d'une sécurité ou d'un appui dont la présence était devenue presque invisible. La pensée qu'ils me manquent suffit à me percer de mille petites flèches cruelles.

L'indifférence des autres est toujours pour nous une épreuve qui exige que nous cherchions à nous suffire dans la solitude. Et pourtant il arrive que la bonté de Dieu aille jusqu'à nous retirer les amitiés que nous avons le plus recherchées lorsqu'elles ne peuvent plus produire en nous que des blessures.

L'hostilité, dit-on, vaut mieux que l'indifférence. Car dans l'indifférence un autre est pour nous comme s'il n'était rien, c'est l'indifférence qui l'anéantit. Au lieu que l'hostilité le relève en face de moi comme un autre moi avec lequel je me mêle et me mesure. Mais c'est un sophisme. Car l'indifférence ne conteste pas avec l'existence d'un autre. Elle l'ignore et la laisse à sa propre garde et à la garde de Dieu. Au lieu que cet intérêt que l'hostilité lui porte ne pense qu'à l'empêcher d'être et la rejeter au néant.

Ceux que nous appelons nos ennemis ne sont souvent que différents de nous. Ils ne pensent point à nous, il leur suffit de vivre séparés de nous, dans un autre monde où ils ne nous rencontrent pas. C'est ce que nous leur pardonnons le moins. Car nous ne comptons pas pour eux. Nous sommes pour eux comme rien. De là naît en nous une sorte d'hostilité qui est seulement l'envers de l'amour de soi, qui est d'autant plus parfaite qu'elle n'a point de griefs et à laquelle l'indifférence elle-même est un premier remède, avant que cette différence même qui nous oppose nous unisse et change notre haine en amour. Ainsi quand on sent la haine sur le point de naître, l'indifférence nous aide à supporter celui que l'on hait : mais c'est seulement l'effet de la sainteté de convertir la haine en amour.

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