Il ne faut point médire de l'indifférence, qui est souvent l'œuvre difficile du vouloir, qui est le remède de tant de maux, de tant de dissensions et de souffrances, qui introduit entre les personnes la paix qui règne dans le monde des choses, qui abolit tous les obstacles et tous les souvenirs et permet à des sentiments plus purs de naître et de croître comme s'il ne s'était rien passé. Et il arrive que la sensibilité la plus vive se cache sous les dehors de l'indifférence. C'est le seul moyen qu'elle ait de préserver sa délicatesse et son secret. Mais elle n'y réussit pas toujours ; et elle s'expose alors à des blessures d'autant plus perfides qu'elles peuvent paraître plus innocentes. Pour apprendre à supporter le mal, il faut lui faire sa part et savoir à l'avance qu'il est inséparable de notre condition, qu'il se mêle à toutes nos entreprises et menace toujours notre bonheur.
C'est beaucoup pour les hommes d'apprendre à se supporter, c'est-à-dire à vaincre l'hostilité que chaque être éprouve naturellement pour tout autre être dont il pense que la seule présence lui retire l'air, le ciel et la lumière. Mais parvenir à les supporter, c'est découvrir qu'ils sont inséparables de notre vie et qu'ils font corps avec elle : c'est commencer à les aimer.
Car l'indifférence est elle-même un équilibre entre la haine et l'amour : elle les tient en réserve comme une double possibilité qui éclate selon la rencontre de l'occasion et l'élection de la liberté.
C'est beaucoup d'avoir acquis à leur égard cette indifférence non pas négative, mais positive où un germe d'amour, s'il vient à y tomber, puisse prendre croissance.