Il est plus difficile que l'on ne pense de supporter la présence des autres hommes. On est toujours blessé par eux à proportion qu'on est plus sensible. De là il n'y a qu'un pas à les mépriser ou à les haïr. Mais Dieu leur fait accueil à tous dans son vaste univers. Il faut que nous l'imitions.
Qu'il faille supporter les autres, c'est vouloir aussi qu'ils nous supportent. Ce qui est, semble-t-il, reconnaître que nous sommes avec eux dans le monde. C'est accepter la condition initiale de l'existence, à savoir qu'il y ait d'autres êtres que nous qui diffèrent de nous et dont la seule présence nous limite et nous nie. C'est accepter cette vie elle-même, dont on gémit, contre laquelle on se révolte, mais il faut l'accepter pour en gémir et se révolter. Du monde lui-même il y a un certain usage que nous devons faire et c'est nous-même que cet usage condamne ou qu'il justifie.
C'est déjà une grande vertu pour tous les hommes de se supporter les uns les autres. Ils se partagent l'infinie richesse de l'être ; et chacun doit également se réjouir de trouver en soi ce qu'il a et en autrui ce qui lui manque. Ainsi il participe d'une certaine manière même à ce qu'il n'a pas. Au contraire il oublie presque toujours ce qu'il a et souffre précisément de ce qu'il n'a pas. Il voudrait donc tout avoir au lieu que le sage rejette hors de lui-même ce qu'il a, plus heureux qu'il y ait tant de choses dans le monde que de savoir qu'elles lui appartiennent.
On comprend mal que l'on puisse se sentir irrité à l'égard des autres soit par la différence que l'on trouve entre eux et nous, soit par le mal qu'on leur reproche et qui n'est souvent rien de plus que cette différence même. S'il s'agit seulement d'une différence, elle ne fait que nous instruire et nous agrandir, et si elle est mauvaise, elle corrompt une existence qui nous est commune, et cette corruption est d'une certaine manière la nôtre et qui, au lieu de justifier nos plaintes nous commande de la guérir.
Nul n'est jamais offensé que par soi-même, disent les stoïciens. Celui qui consentirait à reconnaître cette maxime comme vraie aurait plus de patience à l'égard des autres, car ils ne sont jamais que l'occasion ou le prétexte qui permet d'éprouver ce que nous sommes.