La différence entre les hommes provient de la manière même dont ils se comportent à l'égard du temps et peut-être seulement du sens qu'ils donnent au mot présent. Car pour les uns, c'est le présent qui ne cesse de les fuir et qui fait de leur vie tout entière comme une fuite ininterrompue. Au lieu que pour les autres c'est un présent qui subsiste toujours et que le contenu variable de l'existence diversifie, mais sans l'ébranler ni l'altérer. Pour les uns c'est la présence des choses et pour les autres c'est ma présence à moi-même.
Il y a beaucoup à dire sur le rôle de la fidélité que l'on a tant vantée. Elle est la vertu du temps et qui en un certain sens en domine l'éparpillement ; elle rend solidaires tous les instants de notre vie que Descartes nous a appris à rendre indépendants. Il refusait par des promesses de porter atteinte par avance à sa liberté dont il savait bien qu'elle est un acte présent et qui toujours recommence. En réalité, il faudrait qu'elle soit une vertu du cœur plutôt que de la volonté. Mais le cœur ne suit pas les efforts du vouloir. Et la sincérité du cœur vaut mieux qu'une fidélité que le vouloir a obtenue. Il arrive que l'on se soit engagé une fois dans un certain parti et qu'on veuille lui rester actuellement fidèle, alors que le cœur s'en est détaché, que toutes les forces de notre esprit ne cessent de se porter ailleurs.
La fidélité et le serment ne sont que des précautions par lesquelles ceux qui nous tiennent aujourd'hui entendent nous enchaîner pour toujours.
Le rôle de l'instant ce n'est pas de garder le souvenir du passé, mais de nous faire pénétrer dans l'éternité. C'est à l'éternité qu'il faut être fidèle et non point au temps et elle exige souvent, pour qu'on lui soit fidèle, une infidélité à l'égard du temps.
Je ne puis apercevoir toute la beauté du monde que si ma vie recommence tout entière chaque matin, que si elle est une perpétuelle naissance. Et dès lors le passé tout entier est pour moi comme s'il n'était rien. Il ne faut pas dire que je l'oublie, mais encore que je l'anéantis.
Et dans les relations même que j'ai avec autrui, comme on le voit assez bien dans l'amour, ce que j'ai connu de l'être qui est là devant moi est comme rien en comparaison de ce qu'aujourd'hui sa seule présence m'apporte. L'amour, dit-on, se nourrit de souvenirs ; mais c'est quand la présence manque, où tous les souvenirs d'un seul coup s'abolissent, ou peut-être se condensent.
Mais que ce passé qui n'est rien, je puisse le ressusciter par la pensée, c'est cela précisément qui est un nouveau miracle, un miracle de tous les instants.
Et il y a deux usages bien différents que l'on peut en faire. Car il arrive que le passé vienne troubler la présence et l'empêcher pour ainsi dire de se produire. Il n'éveille en moi que des précautions, des griefs ou des promesses qui forment une sorte d'écran entre le présent et moi. Mais le passé possède une autre valeur. Dès que je cesse de le confronter avec le présent, il devient lui-même un présent spirituel. Il se détache de l'événement, il cesse de le représenter, et n'en retient que la signification pure. Et il n'y a pas alors le moindre fragment de ce passé qui ne reçoive une lumière intérieure qui le transfigure.