Il n'y a point de problème plus difficile que celui de savoir quelle doit être notre attitude à l'égard de ceux qui nous apportent quelque chagrin. Car ils sont l'occasion d'une sorte de rumination qui ne cesse d'empêcher et d'assombrir notre esprit. Ainsi, il semble qu'il n'y aurait pas pour nous de plus grand avantage que de ne pas en être troublé, ou même de convertir en force et en lumière cette sorte de présence obscure qui tout à coup vient nous envahir.
On trouve dans un auteur spirituel qui fut très lu et très pratiqué autrefois les conseils suivants : d'abord de ne pas se plaindre et de n'en parler à personne, comme si l'on risquait par là à la fois de leur donner une sorte de pesanteur matérielle qui leur manquait et de leur ôter du même coup ce secret tout intérieur qui permet de les transfigurer, — ensuite de n'y point penser volontairement et avec complaisance, et même de chasser toute pensée qui pourrait nous en venir, ce qui n'est pas facile et n'est possible qu'en s'attachant à quelque objet plus grand qui nous fait oublier ces blessures, alors que le loisir les ranime sans cesse, — de jeter enfin vers ceux qui les ont produites un regard chargé si l'on peut dire d'un préjugé favorable, au lieu de nous détourner d'eux, ce qui nous conduit à chercher dans leur conduite une valeur à laquelle ils étaient attachés et à laquelle ils ont cru parfois qu'ils demeuraient fidèles dans le mal même qu'ils nous faisaient.
Il ne faut retenir de ces conseils que le positif et non point le négatif. L'important c'est de ne jamais accepter de se transporter sur le plan de l'opinion, où les choses perdent leur substance pour se réduire à leur apparence. Et cela déjà commence à nous guérir de toutes les piqûres qui atteignent en nous cet être de vanité où tout ce que nous sommes se réduit à l'image que nous en montrons.
Il ne faut pas que ce soit là seulement une politique d'assoupissement, comme il arrive dans toutes les douleurs sans remède et dont nous essayons de retirer notre pensée. Car alors nous restons endolori, et quand nous pensions être délivré, nous ressentons tout à coup de nouveaux élancements qui deviennent chaque jour plus cuisants.
Mais d'un chagrin profond il ne faut jamais songer à se divertir. Il s'agit de le creuser encore plutôt que de l'abolir afin de mettre au jour sa signification véritable qui illumine notre destinée comme une lumière d'orage. En ce qui concerne celui qui le produit en nous, au lieu de le rejeter dans les ténèbres extérieures, il faut chercher en lui cette essence de lui-même qui est aussi la meilleure partie de lui-même, et dont le chagrin que nous lui imputons est à la fois l'expression et la trahison.