La première vertu à l'égard des autres hommes est la bienveillance qui réside dans un regard tourné vers ce qu'ils pourraient être et qui est déjà présent dans ce qu'ils sont, et qui a pour contrepartie un regard tourné en nous-même vers ce que nous sommes et qui diffère tant de ce que nous pourrions être. Là où manque la bienveillance tout contact entre deux êtres est brisé, toute communication est interrompue.
Ainsi il faut toujours interpréter dans un sens favorable ce que nous voyons faire par autrui. Non seulement cela réserve l'avenir et la possibilité d'une entente qui se produira peut-être un jour, même si dans l'occurrence nous nous trompons, mais encore cela peut infléchir la conduite même de l'autre et faire pencher son âme vers ce que nous croyons voir en elle. Mais les hommes agissent tout autrement. Ils observent avec une joie cruelle les défauts d'autrui, ce qui lui manque plutôt que ce qu'il a, ce qui le diminue et l'humilie et les mouvements de sa nature plutôt que ceux de son esprit. C'est une sorte de consolation ou de revanche à l'égard de nous-même qui voyons en nous les mêmes misères ou d'autres.
Cependant l'amour fait le contraire de l'amour-propre. Car celui que l'on aime l'emporte toujours sur soi à la fois par tout ce qu'il possède et par tout ce qu'on le croit capable d'acquérir. Et il est inattentif dans celui qu'il aime à toutes ces faiblesses du corps et de l'âme qui font sentir si douloureusement à chacun de nous qu'il n'est point un esprit pur, ni même une volonté pure.