Il y a dans chaque homme un mélange d'égoïsme et de bonté. Et celui que l'on appelle sage est celui qui sait maintenir un équilibre entre ces deux dispositions contraires. Celui qui ne sent pas en lui la pointe de l'égoïsme ne peut pas avoir de bonté, car, ignorant son propre moi, il ignore aussi le moi des autres. Et celui qui n'a pas peur de jamais se laisser surprendre par la bonté n'a pas besoin que l'égoïsme retienne jamais en lui une existence qu'elle mettrait en péril. Chacun de ces deux mouvements est une défense contre l'autre.
Mais c'est un grand préjugé qu'on ne peut jouir de rien dont on ne retire la jouissance à un autre. On pense que la bonté c'est au contraire de faire participer les autres aux biens dont nous jouissons. Mais l'égoïsme bien entendu devrait nous mener jusque-là. Il ne va jusqu'au bout de lui-même qu'en se dépassant, qu'en s'anéantissant. On le voit bien dans les plaisirs de l'amour, sensibles aussi bien que spirituels.
Enfin les services que l'on rend aux autres, les dons qu'on peut leur faire ne proviennent pas toujours de notre bonté : il arrive aussi que ce soit l'amour-propre qui nous inspire, et la satisfaction que nous avons à montrer tantôt ce que nous pouvons et tantôt ce qu'ils nous doivent. Il n'en est plus de même si au lieu de chercher toujours à leur donner davantage, nous cherchons seulement à accroître leur être propre, c'est-à-dire la puissance qu'ils ont de tout se donner à eux-mêmes. Alors notre action est véritablement désintéressée. Elle n'appelle point de reconnaissance, cette reconnaissance dont on ne sait pas si le témoignage est plus difficile à rendre ou à recevoir.