On pense que l'amabilité et la courtoisie sont des vertus de la société qui exténue l'individualité et, à la limite, tendent à l'abolir. Comme si l'individualité ne pouvait se maintenir que par la séparation et la guerre. Mais ces vertus d'apparence extérieure et sociale ont plus d'intimité et sont plus personnelles qu'on ne pense : elles expriment en chacun de nous son essence la plus délicate qui s'éprouve et se constitue non point dans la solitude, mais dans le contact infiniment sensible entre notre propre moi et le moi des autres.
Le goût même de s'effacer est parfois l'effet d'une solitude orgueilleuse et méprisante et d'un amour-propre jaloux qui refuse de dire son nom, mais parfois aussi l'effet d'une extrême discrétion dans la rencontre d'une intimité dont on sait qu'elle est propre à chacun de nous et pourtant qu'elle nous est commune.
On dit que je ne puis pas avoir de relation réelle avec un autre être si je ne suis pas en face de lui tel que je suis en face de moi-même. Mais ce n'est pas assez dire. Car il arrive que quand je suis seul, je m'observe, je me surveille et je me retiens. Et il est parfois plus facile d'être simple et naturel avec un autre qu'avec soi. Comment l'être autrement que si on s'abandonne ? Mais il y a une sorte de contradiction à s'abandonner quand on est seul. On s'abandonne seulement en face d'un autre, ou à un autre. Car qui s'abandonne se donne.
La politesse, que l'on considère si souvent comme une contrainte que l'on s'impose n'est rien si elle n'est pas une détente de l'être séparé qui commence à s'abandonner. Et la politesse la plus apprêtée essaie encore d'être une image de l'abandon. Mais c'est une fausse image qui montre assez clairement l'impuissance de la volonté à la produire. Et c'est pour cela que la politesse peut être utilisée pour accuser la séparation au lieu de l'abolir.
Peut-être faut-il dire qu'il y a quelque chose de cruel dans la vérité, soit par le spectacle qu'elle nous découvre, soit par l'exigence dont elle nous presse. Tous les artifices de la civilisation n'ont point d'autre objet que de la cacher.
La politesse qui devrait introduire tant de douceur dans les rapports entre les hommes est aussi une terrible contrainte et qui est toujours plus dure pour celui qui la subit que pour celui qui la pratique. Ainsi, il est toujours moins embarrassant d'offrir que d'accepter et d'inviter que de répondre.
La communication avec les autres hommes est si difficile, elle peut être si émouvante, elle nous engage si profondément, qu'on la désire et qu'on la craint à la fois. Et on cherche à l'éviter ou l'on refuse de la mettre à l'épreuve en usant de la politesse ou du mensonge. Mais c'est là encore un témoignage qu'on lui rend par lequel déjà on commence à se délivrer des erreurs de l'amour-propre qui sont inséparables de la solitude. Et l'on sait bien que l'homme reste un être fruste, un minéral enfermé en soi, rebelle à tous les contacts tant qu'il n'est pas taillé et poli par autrui.
La mésentente entre les hommes, et, ce qui est le plus grave, la fausseté de leurs relations vient de ce qu'ils ne se touchent que dans les parties les plus extérieures et les plus superficielles de leur nature. La politesse commune n'a pas besoin d'aller au-delà. La vraie, c'est la rencontre de l'intimité alors seulement on est touché, mais dans un autre sens.