Les hommes ne sont jamais assez ménagers de la sensibilité d'autrui. Par rapport à l'indifférence qui rejette un autre être hors du monde où nous vivons et qui l'anéantit à nos yeux, il y a deux extrêmes : cet intérêt négatif que nous portons à autrui pour lui faire sentir notre différence et qui lui imprime une perpétuelle blessure, et cette exquise délicatesse qui fait que nous nous mettons toujours à sa place, craignant même de le toucher, comme si tout contact étranger le déchirait et violait son secret.
Il ne faut jamais se plaindre des autres, ni leur faire de reproches. C'est s'interdire par avance toute communication avec eux. Il n'y a pas d'homme au monde qui ne soit pour moi comme je le suis pour lui une occasion d'épreuve et de perfectionnement. Il faut accepter, supporter, et s'il est possible se réjouir qu'il soit au monde et qu'il soit précisément ce qu'il est. Il faut qu'aucune parole prononcée en présence d'autrui ne sonne à ses oreilles comme un grief que l'on a contre lui, mais comme une vérité qui lui apporte sans qu'on l'ait cherché une lumière, une consolation.
La contradiction est un effet de l'amour-propre. Contredire, c'est presque toujours montrer que l'on n'accepte pas autrui, qu'on le rejette hors de l'existence, qu'on ne veut pas qu'il soit un moi comme nous, bien qu'autre que nous. On refuse la perspective dans laquelle il contemple le réel : on ne consent pas à s'y placer. On reste persuadé qu'on est le seul à voir les choses comme elles sont. Mais la vérité est à tous et à personne, il n'y a pas de conscience qui ne soit trop étroite pour la contenir. La vision que j'ai du monde est toujours mutilée. J'ai besoin de tous les autres hommes pour l'enrichir. Et cette divergence entre les représentations que les hommes se font des choses, qui ne fait que les opposer, devrait servir à les unir.
Pour bien comprendre les autres hommes, il faut toujours se mettre de leur côté, s'ingénier à prendre les choses dans le biais où ils les prennent, à entrer un moment en complicité avec eux, à se sentir devenir eux.