Il ne faut point être trop ferme en présence d'autrui sous peine de lui être aussi fermé. Reconnaître en lui une autre existence que la mienne, marquer pour lui une courtoisie véritable ou me prêter à lui, qui sont des attitudes très voisines, c'est cesser de me heurter à lui comme un être déjà réalisé, accompli avant lui et sans lui, sur lequel il n'aurait aucune prise, c'est retourner devant lui à l'état de possibilité pure afin que je n'achève de me réaliser que par lui et dans mon rapport avec lui. Ainsi il ne faut jamais s'opposer à l'opinion d'autrui, mais l'épouser pour l'infléchir. Et c'est parfois la nôtre qui s'infléchit.
C'est dans le ménagement à l'égard d'autrui que s'éprouve le mieux notre sagesse. Elle consiste à suspendre tous nos mouvements négatifs, comme la colère ou le mépris, en songeant à la diversité irréductible des individus, aux démarches irrésistibles du caractère, à la distance infinie qui sépare le fini de l'infini et qui égalise tous les êtres finis. Il faut éviter de produire entre lui et nous cette cassure qui le rend à jamais étranger à notre propre vie. C'est fermer devant nous l'avenir et flétrir par avance toutes les possibilités qui ne se sont pas encore éveillées en lui et en nous et dont nous aurions pu être les intercesseurs.
Il faut garder cette règle de céder à autrui quand l'amour-propre est en jeu, car en triomphant de son amour-propre on triomphe aussi de l'amour-propre d'autrui qui se perd dans le vide par une trop facile victoire, — mais non point quand la justice est en jeu, car si on ne peut rien contre l'injustice de l'intention, on la fortifie et on la confirme, on en devient complice dès qu'on refuse de la combattre.
La susceptibilité est un effet de la rencontre de deux amours-propres. Il faut essayer de la vaincre chez soi et de la ménager chez autrui.
Il y a une règle d'or que l'on oublie toujours : c'est qu'il faudrait s'attacher à ne jamais blesser personne. Elle est la marque de la plus extrême délicatesse. Elle suffit à créer entre les hommes une communion invisible et spirituelle. Mais elle ne fait pas les affaires de l'amour-propre qui a besoin, par les blessures qu'il ressent ou qu'il impose, de se prouver à lui-même son existence et sa puissance. En soi, en autrui il cherche toujours à les enflammer et à les rendre plus cuisantes, comme si la vie avait alors pour lui une acuité qui l'emporte infiniment sur le bonheur. Et peut-être y a-t-il un certain état intérieur dans lequel elle pourrait s'établir et qui l'empêcherait de les éprouver ou de les produire.
Mais on pense que ménager autrui c'est un signe de faiblesse alors que c'est le contraire qui est vrai. La faiblesse est de se sentir empêché par lui et de vouloir le diminuer ou le détruire. Mais pour le ménager, il faut beaucoup de tact, d'intelligence et de finesse, une force d'âme et une puissance de sympathie qui l'emporte de loin même sur les calculs les plus habiles.