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C'est une erreur de penser qu'il faut tout montrer. C'est être aveugle que de ne pas savoir distinguer le public du privé et de croire qu'en triomphant de la séparation des individus l'amour lui-même n'ait rien à taire, ni rien à cacher. Il y a si l'on peut dire des secrets du corps propre qui ne peuvent se changer en spectacle sans offusquer la délicatesse. Dans notre âme elle-même, il y a des choses que l'on ne s'avoue même pas à soi, non pas tant par la honte qu'on en aurait, si on les voyait, que parce que, en les nommant, on leur donnerait une figure, un relief qui les grossirait, les rendrait autres qu'elles ne sont. Il y a des possibles qui naissent en nous et que nous n'achèverons jamais de réaliser, même par la pensée, des intentions qui se croisent en nous presque à notre insu, des rêves d'un instant qui se dissipent aussitôt. Je ne dispose pas de paroles assez légères pour les évoquer sans leur donner un corps dont la pesanteur les dénature. Je n'ai pas d'autre ressource que de les suggérer par des paroles presque muettes et pour ainsi dire inutiles mais dont je ne saurais me défendre et qui créent entre autrui et moi une sorte d'atmosphère commune sans que je doive jamais courir le risque de laisser paraître ce qu'en moi je n'ai point jugé digne d'être assumé. Une volonté de communication trop étroite poursuivie au-delà des limites de l'indépendance légitime des individus, tant en ce qui concerne le corps qu'en ce qui concerne une liberté qui n'a point encore choisi entre les possibles que je porte en moi, menace toujours de séparer les êtres plutôt que de les unir.

Le propre de la conscience, c'est d'être faite d'états naissants. Il est très difficile de les traiter toujours comme s'ils étaient déjà parvenus à maturité car il y faut beaucoup de temps et beaucoup d'événements qui suffisent à décevoir l'œil le plus pénétrant. Inversement, refouler un sentiment naissant et le maintenir pourtant sous le regard de l'attention, au lieu de l'exprimer, c'est tantôt l'aggraver et tantôt l'abolir.

Il en est de chacun de nous comme de l'enfant qu'il faut juger comme un enfant et non comme l'adulte qu'il sera un jour.

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