Aller au contenu

Nul ne peut parler de ce qui l'émeut ou simplement de ce qui lui arrive comme s'il s'agissait d'un autre et non point de lui-même. Aussi, vaut-il mieux ne point interroger un autre sur ce qui le touche de trop près. On ne peut évoquer avec pudeur les parties les plus intimes de l'être, en soi ou en autrui, qu'à condition de parler toujours d'un objet universel et abstrait mais où chacun pourtant se reconnaît, se juge et s'engage comme s'il n'était question que de lui seul. Soit que l'on parle, soit que l'on écoute, il faut éviter de s'aventurer sur un terrain où chacun semble désigné à l'attention de l'autre d'une manière trop évidente dans son existence séparée ; ici, il faut craindre d'imposer ou de subir toujours quelque humiliation. Le seul terrain où les hommes puissent s'entendre, c'est celui où chacun cherche à atteindre sa propre essence individuelle dans cela même qui est commun à tous. Je ne puis atteindre, dans ce qui est mien et dans ce qui est vôtre, le point d'intimité le plus secret, que là où mon secret est aussi le vôtre.

Il ne faut jamais mettre en commun ce qui n'appartient qu'à moi seul. À cette règle, l'amour même ne fait pas exception. Il meurt de montrer ce qui ne peut être protégé. Et la pudeur est sa sauvegarde, non point comme on le dit, par ce mystère dont elle l'enveloppe, mais par cette protection dont elle entoure mon être individuel qui cesse d'être mien dès qu'il se découvre. Il devient alors un spectacle pur, une chose qui, comme toutes les choses, est extérieure, anonyme et publique. C'est la fin de l'amour dont la vie est toute d'intimité et qui, dans le corps lui-même, abolit le spectacle et cherche l'écho d'une invisible intimité.

Supprimer le surlignage