On ne connaît le véritable visage de quelqu'un que si on le regarde pendant son sommeil. Il est présent alors dans toutes ses possibilités dont aucune ne se réalisant ne vient cacher toutes les autres. Il ne se surveille plus. C'est comme s'il était nu. Et il y a une certaine impudeur à le surprendre dormant. Car on le voit alors tel qu'il est, divinement libéré de toutes les préoccupations de la veille ou hideusement asservi à elles dans une grimace immobile qui le trahit. Ce n'est plus lui tel que nous l'avons connu, c'est lui tel qu'il est avec un visage transparent qui nous remplit tantôt de ravissement et tantôt d'horreur.
La pudeur et la sympathie doivent empêcher de regarder les esprits et les corps avec trop d'insistance et avec trop de pénétration. Toute insistance crée une gêne, toute pénétration, une blessure.
Il arrive qu'un regard, une parole d'autrui nous découvre tout à coup à nous-même sans qu'il en ait lui-même le moindre soupçon, dans une lumière si vive et si crue qu'il se produit en nous une alarme de la pudeur comme si, sans qu'il y paraisse rien au-dehors, notre vie secrète se sentait tout à coup violée.
Celui qui n'ose pas regarder un autre en face, ce n'est pas toujours défaut de franchise, c'est aussi, souvent, excès de pudeur, soit qu'il craigne lui-même d'être pénétré et pour ainsi dire livré, soit qu'il sente que son propre regard est trop indiscret ou trop brûlant.
Il y a une pudeur de la connaissance, comme si nous savions que l'être porte en lui son propre secret et que la connaissance vienne tout à coup à le livrer, c'est-à-dire à le rendre public. Mais il y a une présence attentive et constante qui abolit les frontières au lieu de les violer, dissout toutes les réactions de l'amour-propre et rend deux êtres transparents l'un à l'autre dans une lumière douce qui ne laisse rien échapper.