Il y a une extrémité de la réserve ou de la pudeur qui fait que nous hésitons à inscrire notre action dans le monde comme si elle devenait tout à coup impure, comme si elle découvrait, livrait, altérait notre être le plus secret, comme si, en le rendant public, elle l'arrachait à lui-même, comme si par notre faute, elle troublait tout à coup cet ordre des choses dont nous ne sommes pas l'auteur et que nous craignons de pervertir. Encore n'est-ce rien lorsqu'il s'agit seulement d'agir sur le monde matériel ; nous ne changeons que le spectacle. Mais quand il s'agit d'agir sur d'autres êtres, il semble que nous entrions en rivalité avec Dieu qui les a créés et avec la liberté qu'il leur a donnée.
Le secret du monde ne se livre pourtant qu'aux timides qui sont toujours à la source, au point où le moi naît à lui-même, oscille entre l'être et le néant, pénètre dans le monde et cesse d'être seulement un être pour soi afin de devenir aussi un être manifesté, un être pour autrui. La vertu elle-même meurt dès qu'elle montre trop de sécurité soit dans l'action soit dans les paroles.
Mais il est naturel que les êtres les plus délicats soient toujours meurtris par les êtres les plus vulgaires. En leur présence ils éprouvent une souffrance ambiguë, celle de les trouver ce qu'ils sont et de se sentir eux-mêmes si peu assurés en comparaison.
Que de réticence, de refus, de pudeur, que de mouvements de l'amour-propre, que de feinte et d'apparente insincérité chez tant d'êtres qui craignent de montrer ce qu'ils sont au point de faire croire qu'ils ne le sont pas. Mais on soupçonne dans ce visage d'eux-mêmes qui éclate à tous les yeux cette intimité sans visage qu'ils portent au fond d'eux-mêmes et que tout visage ne cesse de trahir.
Ce sont les idées les plus belles qu'on a pu avoir qui donnent aussi le plus de timidité. On rougit de les exprimer, à la fois par la crainte que les autres hommes ne puissent pas se hausser jusqu'à elles, par le soupçon qu'ils aient eu avec elles quelque familiarité et qu'ils les aient méprisées, par cette touche trop personnelle qu'elles nous font sentir et qui, dès qu'elle se découvre, devient pour nous comme une blessure ouverte.