Cette croyance que les hommes sont séparés et à jamais incapables de se comprendre invite les uns à taire tout ce qu'ils pensent et les autres à tout dire impunément comme s'ils étaient seuls. Mais dans notre réserve elle-même il arrive qu'il entre beaucoup d'amour-propre. Ainsi, on se cache comme si elles étaient ridicules de certaines choses qui rendent ridicule parce qu'on les cache et qui ne rendraient pas ridicule si on les montrait.
L'homme du monde lui-même est celui que Balthazar Gracian appelle le discreto. Tant mes rapports avec les autres hommes supposent de délicatesse dans le double rapprochement et dans la double sauvegarde de mon intimité et de la leur.
Il y a un certain goût des confidences qui nous répugne parce qu'il semble porter atteinte à cette loi du secret qui est la loi suprême de la conscience. Et en effet, quand l'intimité est devenue réelle et qu'une communion a commencé de s'établir, on ne saurait plus parler de confidence. La discrétion est elle-même une confidence retenue et dans la confidence il y a parfois un appel prématuré et maladroit à une communion qu'on empêche en la supposant alors qu'il faudrait la produire.
Il y a en nous des choses si secrètes qu'elles doivent rester pour nous un secret et qu'on n'ose même pas se les dire à soi-même. Il y a une extrémité de la pudeur où elle s'abolit. C'est alors que notre communication avec autrui est la plus parfaite. Rien ne subsiste alors de la honte que nous avons de montrer ce que nous sommes, du risque d'infléchir par un mouvement de l'amour-propre notre train le plus naturel. C'est notre solitude qui s'agrandit et qui s'approfondit. C'est notre silence intérieur qui est devenu sonore.