On n'est jamais tout à fait assez prudent ni assez modéré dans les rapports que l'on a avec les autres hommes. C'est lorsqu'on aime le plus que l'on craint le plus soit de trop demander soit de trop offrir. C'est comme si tout être, autour de nous, était enfermé dans une solitude fragile et presque sacrée que l'on craint toujours de déchirer ou de profaner. Cette solitude est elle-même circonscrite par une barrière plus sensible que l'épiderme le plus délicat. Il s'agit toujours pour nous de la respecter plutôt que de la pénétrer. Les relations entre les hommes ne sont ce qu'elles doivent être que lorsque chacun d'eux découvre dans l'autre une solitude qui ressemble à la sienne propre et, sachant qu'elle est là, la confirme au lieu de la rompre.
C'est là peut-être la forme de communication la plus haute et la plus parfaite qui puisse se produire entre deux êtres séparés. Ils ne commencent à s'entendre que lorsqu'il n'y a rien entre eux de public, que tout entre eux demeure secret et que chacun devient conscient grâce à l'autre de son propre secret.
La solitude contient en elle tous les rapports possibles avec tous les hommes. Et dans la société elle-même c'est cette solitude qu'il s'agit de retrouver. L'intimité ne commence entre les êtres que lorsque chacun d'eux est pour tous les autres non pas un moyen de s'affranchir de la solitude, mais au contraire d'y pénétrer. Car la plupart des hommes ne l'ont jamais connue. Nous cherchons à multiplier nos rapports avec les autres hommes et nous pensons qu'être, c'est se montrer et plus encore, s'exprimer. De là, le prestige de la parole qui fait que tous les silencieux sont méconnus ou qu'on s'en défie. Mais le plus souvent, nous n'avons de rapport qu'avec les corps, ce qui nous sépare de Dieu et par conséquent aussi des autres hommes. De même la parole altère cette pure intimité avec soi que l'écriture conserve quand elle ne songe pas à imiter la parole. Dans sa véritable destination, elle est silencieuse elle est un secret scellé, plutôt encore que proféré.