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Dans les rapports avec les autres hommes on n'aperçoit pas toujours la grande charité qu'il y a souvent à s'abstenir. C'est une charité qui a les dehors de l'indifférence mais qui en est justement le contraire, qui souffre d'être prise pour elle et qui pourtant y consent. Elle peut être l'extrémité du respect et de la délicatesse, l'effet de l'intérêt le plus immédiat et le plus agissant qui renonce à tous les effets apparents, le témoignage de l'amour le plus vigilant qui se passe de tous les témoignages. On le voit bien quand on le compare au faux empressement et même parfois avec un empressement sincère dont l'insistance est parfois impossible à porter. Mais de m'abstenir, c'est là souvent l'assistance la plus parfaite que je puisse vous donner, dans une présence qui est totale mais ne se distingue pas de l'absence, d'une absence il est vrai plus forte que toutes les présences puisqu'elle est exclusivement spirituelle, dans une pure attention à vous-même, souverainement respectueuse de toute votre liberté, de votre intégrité, du jeu de toutes vos puissances et de cette parfaite disposition et jouissance de vous-même où ne paraît aucune ombre projetée sur vous par la seule pensée de mon existence qui pourrait encore la ternir ou la diviser.

Il y a une perfection de la charité qui consiste à être capable de ne point intervenir dans la vie des êtres que nous aimons le plus, à les regarder et les admirer d'être ce qu'ils sont indépendamment de nous qui ne ferions que les troubler ou tirer de notre contact avec eux et presque à notre insu quelque avantage d'amour-propre.

Il y a une indifférence attentive qui fait beaucoup moins de mal et montre plus d'égards qu'une affection trop empressée et trop indiscrète. Le mot même d'égards témoigne du degré de notre délicatesse et de notre réserve.

Les hommes se blessent toujours les uns les autres par l'impossibilité où ils sont de laisser chacun se gouverner selon sa propre loi. Ils ne cessent de se substituer à lui, de le conseiller avant qu'il agisse, de lui faire toujours quelque reproche quand il a agi. Ils veulent savoir mieux que lui ce qu'il devait faire ou ce qu'il aurait dû faire. C'est comme si nous jugions qu'il doit nécessairement être puni pour avoir voulu s'évader du monde que nous avions cru soumettre tout entier à notre pouvoir. Ainsi les hommes ne cessent de se tracasser les uns les autres, ce qui les rend toujours misérables.

Le seul service que nous puissions rendre à autrui, c'est de lui permettre de croître selon son propre génie. Avant de songer à le secourir, à agir sur lui, même imperceptiblement, nous ne lui devons rien de plus qu'un respect attentif. Il arrive qu'il nous soit reconnaissant même de notre indifférence. Mais la discrétion d'un regard de sympathie, c'est pour lui comme le regard de Dieu, c'est déjà une grâce qui le féconde. Si chacun regardait vers Dieu et non point toujours vers un autre, loin de méconnaître les autres, il serait aussi comme un dieu pour eux.

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