Il faut rompre toute relation avec un autre homme quand elle ne nous apporte ni plaisir ni profit, ce qui peut-être est la même chose, pour celui qui donne à ces deux mots un sens assez fort. C'est dire qu'il faut là comme partout dissoudre l'apparence et briser toutes les chaînes qui nous sont imposées par la situation ou par l'événement. Ou bien il faut être capable non seulement de les supporter sans irritation et sans ennui, mais encore de les transfigurer et de faire de cette présence matérielle qui nous contraint une secrète complicité spirituelle et que le passant que l'on rencontre devienne pour nous un compagnon qui consent à faire avec nous le chemin.
Le drame des relations entre les hommes, c'est qu'elles m'obligent à me régler sur l'apparence qu'ils me donnent et à ne leur offrir de moi-même que ma propre apparence. Dans les deux cas, cette apparence doit être traversée. Sans elle nous nous ignorerions toujours, avec elle nous nous trompons toujours. Mais elle semble parfois d'une transparence telle que nous cessons de la percevoir : nous ne voyons plus que ce qu'elle nous cachait et que maintenant elle nous découvre. Alors seulement l'intimité commence. Il faut agir à l'égard des autres hommes comme si on n'avait avec eux que des rapports spirituels qui sont les seuls véritables, tous les autres étant des rapports d'apparence qui les dissimulent et les falsifient au lieu de les découvrir et de les montrer. Mais qu'y gagne-t-on, puisque nul ne s'y trompe ?
Nos relations réelles avec les autres hommes sont des relations entre ce qu'ils sont et ce que nous sommes, entre notre essence et la leur. Elles restent les mêmes quand nous sommes éloignés d'eux et même quand nous ne les connaissons pas. Les événements auxquels nous sommes mêlés, les actions mutuelles que nous pouvons accomplir n'y changent rien. Mais il arrive que nous ne sachions pas le reconnaître. Nous vivons alors dans le monde de l'apparence ou de la manifestation avec lequel le monde vrai ne coïncide jamais. Mais il arrive que nous mettions tout en œuvre pour produire une telle coïncidence, sans y parvenir ; nous forçons l'apparence, nous multiplions les manifestations, nous faisons ce que recommande Pascal « prenez de l'eau bénite », l'être résiste et ne se laisse pas séduire. Nous n'obtenons rien qui vaille si nous ne sommes pas le même homme quand nous sommes seul et quand nous sommes avec eux. Car nous savons assez que nous ne pouvons pas avoir avec eux d'autres communications que celles que nous avons avec nous-même, c'est-à-dire avec ces puissances de nous-même dont nous voyons en nous tantôt le germe et tantôt l'épanouissement.