Jouer la comédie, c'est se transformer soi-même en apparence pure. C'est répudier l'idée d'une vie sérieuse et authentique dans laquelle notre destin éternel se trouve engagé. Le XVIIIe siècle s'y est complu. Tout était pour lui badinage, un badinage qui n'excluait pas la sensiblerie, cette sorte de recherche et presque toujours de comédie du sentiment bien distinct de l'humour qui est au contraire une sorte de pudeur du sentiment qui n'ose l'avouer.
La société que les hommes forment entre eux est fondée sur le paraître et non pas sur l'être. Comment en serait-il autrement, puisque c'est le paraître qui les révèle les uns aux autres ?
Et cela doit nous permettre de comprendre ce qu'on appelle le monde, qui est aussi la vie de société. C'est là seulement qu'il est possible de briller, ce qui est pour beaucoup d'hommes l'objet suprême du désir. Et l'on ne brille que par le jeu des apparences là précisément où l'on s'entend à les détacher de la réalité qu'elles traduisent. De là le rôle de l'anecdote ou du trait d'esprit qui n'ont de piquant qu'en opposant à ce qui se montre le peu qui lui correspond. Ce n'est pas toujours hélas ! pour bafouer ce qui se montre, mais pour témoigner qu'il n'y a rien de plus. Ainsi l'homme éprouve un plaisir amer et libérateur à rire de sa propre misère. Telle est l'essence du monde et de la vie de société, qui s'écroulent quand il en est autrement, ce n'est qu'un peu de mousse qui se dissipe. Mais dans la solitude, si nous savons la porter au milieu des hommes, l'être se retrouve derrière le paraître, et avec lui le silence, la simplicité, la nature et l'amitié.
Il y a deux formes de l'ironie ; l'une est une sorte de victoire de la vérité contre l'apparence. Elle réside dans le seul regard qui, sans qu'aucune parole ou aucun sourire l'accompagne, mesure la distance entre ce que l'on montre et ce que l'on est, entre ce que l'on prétend et ce que l'on sent. Elle est la cruauté de la lumière pure et s'exerce toujours avec plus de pénétration contre soi que contre aucun autre. Mais il y a une autre forme d'ironie qui est, si l'on peut dire, inverse de celle-là. C'est celle qui disqualifie l'apparence par l'impossibilité de reconnaître la grandeur intérieure qui s'y manifeste et de se hausser jusqu'à elle.