On pense souvent que là où deux consciences sont toutes les deux sincères, elles pénètrent si bien dans leur mutuelle intimité qu'il n'y a plus rien qu'elles se dissimulent l'une à l'autre.
La sincérité est-elle donc de me montrer à tous tel que je me vois quand je suis seul ? Est-elle de faire apparaître au-dehors tous les mouvements qui surgissent dans ma conscience et qui souvent me surprennent et me troublent ? C'est en cela peut-être que réside ce qu'on appelle le cynisme. Seulement on ne peut méconnaître que toutes ces impulsions intérieures sont précisément soumises à un double contrôle en moi avant que je les accepte et les fasse miennes, et hors de moi avant que j'accepte de leur donner place dans le monde et d'en assumer les effets. Ainsi c'est également une atteinte à la sincérité tantôt par défaut et tantôt par excès de les laisser agir dans l'ombre en refusant de se les avouer à soi-même et de les montrer à tous les regards avant qu'elles soient devenues tout à fait nôtres.
Il y a une mesure à tenir entre ce que l'on garde et ce que l'on montre qui varie selon les circonstances et selon les individus. Elle trace une ligne sinueuse entre l'être et le paraître qui sert à définir les différences entre les caractères et le degré de possibilité dans la communication entre deux êtres, de telle sorte qu'on ne saurait ni rester en deçà sans accuser une séparation, ni aller au-delà sans produire une blessure.
On voit naturellement dans un autre homme ce qu'il nous montre, c'est-à-dire ce qui de lui a pris forme et présente un caractère individuel et achevé. Mais ce que nous voyons de nous, c'est un être secret, qui n'a point de forme, qui est encore une possibilité pure et que ce que nous montrons exprime, mais trahit toujours. De là le reproche que l'on est toujours en droit de faire à autrui et l'hommage que l'on est toujours tenté de se rendre à soi-même.
Les rapports que nous avons avec les autres hommes dissocient nécessairement l'être du paraître. Car l'être est en nous comme en eux, mais l'apparaître est dans ce que nous leur montrons et dans ce qu'ils nous montrent. Il est beau de vouloir que l'être et le paraître ne fassent qu'un. Mais ce n'est pas possible. C'est ne point tenir compte de la différence métaphysique dans les rapports que chacun peut avoir avec soi ou avec autrui. Car c'est se tromper également de vouloir s'apparaître à soi-même ou de demander aux autres de montrer leur être. De là vient la complexité et la subtilité infinie des relations qui unissent les hommes entre eux, l'impossibilité de confondre la sincérité avec soi et la sincérité avec autrui, la difficulté de pratiquer ces vertus si délicates qu'on appelle la discrétion et la politesse. Rousseau était une nature à la fois trop sensible et trop fruste pour y réussir. Il pensait qu'il fallait être insociable pour être sincère.
Nous désirons être aimés, estimés, admirés et nous souffrons de ne pas l'être. Là est peut-être l'origine de tous nos maux. Ce sont donc des maux d'opinion. Mais l'essence de la sagesse, c'est de ne vouloir être rien de plus que ce que nous sommes, ce qui est plus difficile qu'on ne croit. Car il s'agit de découvrir toutes les possibilités qui sont en nous et de les mettre en œuvre. Quant à l'opinion que les autres ont de nous il faut avoir assez de force pour traverser le monde sans avoir besoin de s'en soucier et même accepter d'être méconnu, haï ou méprisé, si c'est là l'effet de notre sincérité et la suite naturelle de ce que nous sommes.
La vie de société aboutit à ce paradoxe contre lequel notre conscience ne cesse de protester : c'est que c'est ce que nous paraissons qui constitue véritablement ce que nous sommes. Tout le reste n'est que virtualité, c'est-à-dire illusion.