On ne mesure jamais toute la puissance de la conversation. C'est en elle que les êtres se montrent et se dissimulent, que leur nature et leur volonté s'associent et s'opposent, qu'ils témoignent malgré eux de leur indifférence, de leur timidité, de l'espoir d'une réciprocité toujours déçue, d'un désir de donner ou de recevoir qui craint toujours de s'exprimer, d'une envie ou d'une haine qui enveloppe ses coups pour s'assurer de l'impunité. Conversation, communion qui se cherche ou guerre qui se masque.
On pense parfois qu'il n'y a de conversation réelle entre les hommes que celle qui possède un caractère d'intimité et ressemble à une confidence. Pourtant, si je ne vous parle que de moi, de ce qu'il y a en moi de proprement individuel, des sentiments que j'éprouve, des circonstances où je me trouve placé et des événements qui m'arrivent, je me sépare de vous au lieu de m'unir à vous, je vous propose d'entrer dans une partie de moi-même qui doit demeurer séparée, qui est strictement unique et incommunicable il y a une sorte d'indécence et de bassesse à le faire. Je ne puis vous parler que de ce qui est commun entre vous et moi ou qui même est supérieur à l'humain et apparaît comme un foyer divin de possibilités où nous puisons, vous et moi, tout ce qui nous fait être, tout ce qui nous fait agir. Alors vous vous reconnaissez vous-même dans ce que je vous dis. Vous y reconnaissez vos sentiments, votre situation, les conditions mêmes de votre propre vie. Nous sommes unis l'un à l'autre au-dessus de nous-mêmes dans une discrétion suprême. Pour celui qui nous écoute nous ne disons rien que de général et d'abstrait et qui soit infiniment éloigné de l'application. Mais il ne faut pas s'y tromper. Chacun sent que c'est de lui-même qu'il s'agit.
À cette loi suprême l'amour même ne saurait échapper, même l'amour des sens. Il n'y a que l'extrémité de la pudeur qui puisse atteindre l'extrémité de l'intimité. Le propre de l'impudeur, c'est de n'intéresser que le corps, c'est-à-dire l'apparence qui n'est plus que l'apparence de rien, car je ne puis par le dehors faire l'effraction du dedans. Le vêtement qui me couvre ne cache mon corps que pour que vous puissiez parler à mon âme. Mais dans l'âme elle-même, je ne puis avoir de communication avec vous que si je dépasse en vous cet être tout fait et déjà individualisé qui est une sorte de bloc isolé et imperméable avec lequel vous refusez malgré moi de vous confondre et si j'éveille en moi et en vous l'être qui est toujours en train de se faire ou de se refaire, qui se met toujours en question, qui est à la lisière du virtuel et du réel et qui découvre toujours en lui cette possibilité infinie où plongent tous les êtres libres, qu'ils ne cessent de se révéler l'un à l'autre et où chacun d'eux ne cesse de choisir l'être même qu'il va devenir.