La modestie est la vertu qui exige qu'en chacun de nous l'être surpasse toujours l'apparaître.
La vanité est une compensation de l'infirmité. Elle exige dans l'ordre du paraître ce qui nous manque dans l'ordre de l'être. Aussi donne-t-elle tout à l'apparence et à l'opinion, joignant si bien ces deux caractères qu'elle met bien au-dessus de l'opinion que nous avons de nous-même l'opinion que les autres en ont.
On voit bien l'opposition de l'être et du paraître et l'imitation de l'être par le paraître lorsqu'on réfléchit aux deux sens du mot suffisance. Car la suffisance, lorsqu'elle est bien fondée est la suprême vertu, et quand elle ne l'est pas le travers le plus misérable et le plus ridicule.
Les hommes savent si bien que leur être est un être caché et non pas un être qui se montre et leur amour-propre est si subtil qu'ils s'entendent souvent à se faire admirer de nous par ce qu'ils nous cachent plus encore que par ce qu'ils nous montrent et peut-être par ce qu'ils nous cachent derrière ce qu'ils nous montrent. Si ce qu'ils nous cachent nous était montré, nous cesserions de l'admirer. Car nous savons bien que toute grandeur est secrète, aussi est-ce par ce qu'ils nous montrent que nous les rabaissons toujours. Mais pour faire admirer ce qu'on nous cache, il faut bien qu'on nous le montre, et l'on montre en même temps qu'on nous le cache ce qui deux fois manque le but.
Il faut toujours interrompre le mouvement immédiat qui porte à vouloir paraître plus que l'on est. Ce qui est le signe même de la vulgarité. La véritable distinction est de paraître juste ce que l'on est ou de ne rien vouloir paraître, comme si le paraître allait de soi et n'était pas notre affaire.
Celui qui se préoccupe de l'apparence est toujours malheureux et impuissant. Car elle est incapable de le contenter. Le réel est au-dessous qui l'opprime, par la négligence où il le tient. Celui qui se préoccupe seulement du réel et se désintéresse de l'apparence ne quitte pas le sol, qui ne cesse de le soutenir quand l'autre poursuit des nuées.
Il y a bien peu d'hommes qui dans ce qu'ils font s'intéressent à rien de plus qu'à l'apparence de ce qu'ils font. Comment n'y seraient-ils pas inclinés par cette double raison que le réel c'est ce que l'on voit et ce que l'on touche et qu'il n'y a rien qui compte dans le monde que ce que les autres approuvent ou applaudissent. Mais la signification des choses et leur valeur qui est leur être même est ailleurs : à savoir dans une essence invisible et secrète que, par l'intermédiaire de l'apparence, l'esprit seul est capable d'atteindre, c'est-à-dire de produire.