Il n'y a presque que deux catégories d'hommes ; ceux chez qui l'être l'emporte sur le paraître et ceux chez qui le paraître l'emporte sur l'être. Il y en a très peu et peut-être n'y en a-t-il point chez lesquels l'équilibre se trouve réalisé. Aussi arrive-t-il que l'homme qui paraît très grand quand il est en face des autres hommes devient très petit quand il est en face de lui-même.
Les uns cherchent le paraître, ils se préoccupent seulement des effets visibles et de l'opinion d'autrui. Les autres ne se préoccupent que du dedans, sans prendre en considération rien qui existe au-dehors et l'on peut penser qu'ils préfèrent alors l'être au paraître. Mais il faudrait rejoindre aussi l'être au paraître et trouver dans le paraître une ouverture vers un être qu'il dissimule et qu'il manifeste.
D'aucuns pensent que pour enrichir notre vie profonde, il nous faut restreindre notre vie apparente. Et d'autres pensent au contraire que c'est notre vie au milieu des hommes qui alimente notre vie secrète. Mais le propre de la sagesse, c'est d'atteindre ce point où nos deux vies se pénètrent si étroitement et agissent l'une sur l'autre d'une manière si continue et si insensible qu'on ne les distingue plus.
Mais l'opposition est entre ceux qui pensent qu'il n'y a rien d'intérieur à l'homme qui vaille autrement que pour être exprimé et manifesté et ceux qui pensent qu'il n'y a rien d'extérieur à lui qui vaille autrement que pour être intériorisé et spiritualisé.
La valeur d'un homme réside toujours dans la différence qu'il sait faire entre l'être et l'apparaître, entre l'authentique où il vit et l'opinion qui le montre. Les maximes célèbres : Caute, Bene vivere, bene latere ne sont pas inspirées par une lâche prudence, mais par une juste appréciation de la différence entre l'être et le paraître, qui nous oblige à préserver notre être secret et à empêcher les apparences de le trahir.